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Dix ans après le Brexit : "Les gens ont perdu espoir et sont encore très en colère"
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France Info23.6.2026Politik8 Min. LesezeitFrance

Dix ans après le Brexit : "Les gens ont perdu espoir et sont encore très en colère"

Auf einen Blick

  • Dix ans après le vote historique, le Brexit continue de diviser la société britannique.
  • À Boston, l'une des circonscriptions les plus pro-Brexit, les habitants ont perdu espoir et expriment leur colère face aux promesses non tenues.
  • Le sujet reste politiquement "toxique", malgré les tentatives de "reset" des relations avec l'UE.

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C'est très simple : personne n'est satisfait." Le débit rapide, Anton Dani évoque le ressenti de sa circonscription, Boston (Royaume-Uni), une décennie après le référendum qui a dit "oui" au Brexit. Il y a dix ans, le conseiller local militait pour un départ de l'Union européenne, porté par les idées du camp "Leave". Boston a suivi, massivement. Aucune autre circonscription n'a autant voté en faveur du divorce entre Londres et Bruxelles, le 23 juin 2016. Mais aujourd'hui, "les gens de Boston ont perdu espoir. Ils sont encore très en colère", assure ce "Brexiteer" repenti, fustigeant "les mensonges" des "Leavers".

Les gens parlent encore du Brexit, mais il est plus difficile d'en discuter désormais. Nous faisons le maximum pour ne croiser personne qui pourrait en parler.

Anton Dani, conseiller local à Boston (Royaume-Uni)

à franceinfo

Dix ans après le vote historique des Britanniques, le Brexit et ses conséquences animent encore les débats politiques outre-Manche, de Boston au 10 Downing Street. Les liens avec l'UE, l'impact économique et les promesses non tenues – du système de santé (NHS) à l'immigration – continuent de diviser la classe politique, autant qu'elles polarisent la société britannique. "J'ai l'impression que cela devient de nouveau un sujet central", observe Anand Menon, directeur du cercle de réflexion UK in a Changing Europe et professeur de politique européenne au King's College. "Avec les actions de Donald Trump, notre position par rapport à l'Europe prend aussi une place plus importante dans le débat public."

Un sujet politique devenu "toxique"

La rupture avec Bruxelles est revenue sur la table ces dernières semaines, à l'approche des dix ans du plébiscite. "J'espère que, de mon vivant, nous serons accueillis de nouveau au sein de l'Europe, pleinement et solidement, comme membres de l'Union européenne", a confié à l'AFP le secrétaire d'Etat britannique au Commerce, Chris Bryant, en marge d'échanges en mai avec des eurodéputés. Le Premier ministre travailliste Keir Starmer, qui a annoncé sa démission le 22 juin, veille depuis 2024 à un "reset" du rapport à l'UE – autrement dit, une relance progressive des relations entre Londres et les Vingt-Sept.

En février, le Britannique a plaidé pour "des liens plus étroits dans la défense, l'industrie, les technologies, la politique et l'économie". A ses yeux, "les bases de notre sécurité et notre prospérité" se jouent dans ces rapprochements. Un "nouveau partenariat stratégique" a été acté au printemps 2025, et Londres rejoindra l'emblématique programme Erasmus dès 2027. Un nouveau sommet bilatéral entre le Royaume-Uni et l'UE est d'ailleurs attendu cet été.

Le sujet est néanmoins sensible et Keir Starmer joue la prudence. Emmanuelle Avril, professeure de civilisation britannique contemporaine à l'université Sorbonne Nouvelle, voit dans ces efforts récents "des petits rapprochements, des pas très limités". "Toute évocation d'un possible rapprochement significatif avec l'UE provoque immédiatement des levées de boucliers", souligne l'universitaire.

Le terme même de Brexit est devenu tellement toxique que les partis politiques, même les plus pro-européens, l'évitent. Cette notion risque d'aliéner la presse et surtout cet électorat qui avait voté pour la sortie de l'UE.

Emmanuelle Avril, professeure de civilisation britannique contemporaine à l'université Sorbonne Nouvelle

à franceinfo

Dernière illustration en date : l'embarras qui a suivi les propos de l'ancien ministre de la Santé, Wes Streeting. Le travailliste s'est temporairement positionné en adversaire de Keir Starmer au sein du Labour, depuis la débâcle aux élections locales, le 7 mai. Alors que le parti se débattait avec sa crise interne, l'ex-ministre a relancé le sujet du Brexit, assurant que "l'avenir du Royaume-Uni se trouve en Europe et un jour, au sein de l'UE". Le Premier ministre a répliqué, appelant à ne "pas [se] perdre dans des débats sur ce qui pourrait se passer". "La dernière chose à faire maintenant est de rouvrir ce débat", a renchéri le maire du Grand Manchester Andy Burnham, pro-européen désormais favori pour succéder à Keir Starmer.

Sans surprise, de l'autre côté de l'échiquier politique britannique, les sphères conservatrices et d'extrême droite se sont insurgées. Nigel Farage, visage de la campagne "Leave" et du parti d'extrême droite Reform UK, a estimé que la position d'Andy Burnham sur le Brexit "soulève de sérieuses questions". Deux médias, l'eurosceptique Daily Telegraph et le tabloïd Daily Mail, ont dénoncé une "trahison" après les mots de Wes Streeting, et la cheffe de l'opposition conservatrice, Kemi Badenoch, y a vu "le signe que le Parti travailliste n'a pas de projet pour le pays". "Il persiste toujours une sorte de récit de trahison" du référendum, commente Emmanuelle Avril. "L'idée est qu'il y a toujours un agenda souterrain de la part de ceux qui étaient contre : ils n'auraient jamais accepté le résultat et attendraient la moindre occasion pour revenir dessus."

Une confiance en "érosion" et des divisions qui persistent

Ces accusations résonnent à Thurrock, autre circonscription parmi les plus pro-Brexit du Royaume-Uni. "Je ne crois pas que nous devrions être réintégrés dans l'UE", lâche, depuis le pub Kings Arms, Derrick*, "Brexiteer" voyant dans l'UE un système "corrompu" et "mondialiste". Sa colère s'étend désormais "aux gouvernements, aux clans politiques" : "Ils n'ont pas fait tout ce qu'ils avaient promis." Les élus locaux sont d'ailleurs difficiles à joindre sur le sujet : sur place, beaucoup n'ont pas répondu aux sollicitations de franceinfo.

A Thurrock comme ailleurs, le Brexit a-t-il nourri le ressentiment à l'égard des dirigeants ? Le Centre national de recherche sociale, au Royaume-Uni, évoque "une certaine érosion du niveau de confiance envers les gouvernements britanniques", les années qui ont suivi le vote. En 2016, 22% des personnes sondées déclaraient leur faire confiance "presque toujours" ou "la plupart du temps". Un niveau abaissé à 15%, trois ans plus tard. Plus récemment, "la baisse de confiance a été particulièrement marquée chez les électeurs du Brexit, qui estiment qu'il ne s'est pas déroulé aussi bien que prévu", note le centre.

Les gens de Boston ne croient plus au Brexit, ils ne croient plus aux partis politiques. Le Brexit a clairement joué un rôle dans ce manque de confiance.

Anton Dani, conseiller local à Boston (Royaume-Uni)

à franceinfo

Une défiance en hausse et des divisions plus marquées. "La polarisation qui a émergé pendant la campagne et qui s'est confirmée avec le référendum, n'a fait que croître", remarque Emmanuelle Avril. Deux universitaires, Sara Hobolt et James Tilley, le démontrent dans l'ouvrage Les Politiques tribales : comment le Brexit a divisé la Grande-Bretagne. Les groupes et identités forgés à l'époque du vote – "Remainers" d'un côté, "Leavers" de l'autre – ont tout sauf disparu outre-Manche. Même après une décennie, 60% des Britanniques s'identifient encore en ces termes, d'après les auteurs. "L'attachement émotionnel des gens à leur 'tribu du Brexit' est bien plus fort que leur attachement à n'importe quel parti politique", relève James Tilley, professeur à l'université d'Oxford.

[L'identité liée au Brexit] est devenue une manière pour les gens de se percevoir, comme une identité partisane. C'est devenu une identité de groupe social.

Sara Hobolt, professeure à la London School of Economics (LSE)

dans un article pour le site de la LSE

Emmanuelle Avril va même plus loin : "Cette polarisation a remplacé presque toutes les autres formes de dichotomie ou d'opposition entre groupes sociaux" au Royaume-Uni.

Un paysage politique en mutation

De 2016 à aujourd'hui, ces divisions ont aussi traversé les deux principales formations politiques du Royaume-Uni : le Labour et son rival conservateur, le parti des Tories. Les conservateurs étaient à la manœuvre lors du vote et des lourdes négociations qui ont suivi, jusqu'au divorce officiel. Une période de "crise très aiguë", qui a vu défiler trois Premiers ministres – David Cameron, Theresa May et Boris Johnson – en trois ans et "a divisé les partis politiques entre eux comme en interne", retrace Emmanuelle Avril.

Défaite des conservateurs en 2024, revers pour les travaillistes et poussée de l'extrême droite aux dernières élections locales... Faut-il y voir une marque du référendum ? "C'est tout le système partisan qui ne se remet pas des fractures du Brexit", interprète auprès du Monde Florence Faucher, directrice du Centre d'études européennes et de politique comparée, un organisme affilié à Sciences Po et au CNRS.

A Thurrock, l'élu Qaisar Abbas tempère et assure que la sortie de l'UE n'est plus une préoccupation locale. "J'ai fait du porte-à-porte pendant ces élections [en mai]. Personne ne m'a parlé du Brexit", dépeint-il. Pourtant, des thèmes forts de la campagne de 2016 – le NHS et l'immigration – "restent des questions très importantes, indépendamment du Brexit". L'héritage de 2016 se joue peut-être à leur niveau. Les discours sur l'immigration, notamment, ont nourri la poussée récente de l'extrême droite, à Thurrock comme ailleurs. Et les cartes électorales se superposent. "Une grande majorité des électeurs qui votent pour [le parti d'extrême droite] Reform sont des soutiens du Brexit", analyse Anand Menon.

Les choses ne s'expriment plus en termes de pro-UE ou anti-UE, mais l'héritage est bien là. On parle de contrôle des frontières, d'immigration, de souveraineté nationale. Des enjeux sur lesquels les débats du Brexit se sont cristallisés.

Emmanuelle Avril, professeure de civilisation britannique contemporaine à l'université Sorbonne Nouvelle

à franceinfo

La percée locale des Verts, début mai lors des élections locales, peut se comprendre aussi par l'engagement pro-européen d'une partie de la jeunesse – un autre héritage du Brexit. Avant 2016, "personne ne pensait vraiment" à l'appartenance à l'UE, se remémore Anand Menon. "Aujourd'hui, je pense que le Royaume-Uni possède sans doute le mouvement pro-UE le plus important et le plus puissant de toute l'Europe."

*Le prénom a été modifié à la demande de l'intéressé.

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This article was originally published by France Info.

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