Reconnaissance faciale : l'outil "miracle" des forces de l'ordre, utilisé illégalement et pas toujours fiable
Auf einen Blick
- En France, la police et la gendarmerie utilisent illégalement un logiciel de reconnaissance faciale, le TAJ, lors de contrôles d'identité, malgré les interdictions.
- Une enquête révèle des erreurs d'identification, menant à des condamnations injustes et soulevant des questions sur la fiabilité et l'encadrement de cette pratique.
KI-generierte Zusammenfassung
Warum es wichtig ist
En France, l'utilisation de la reconnaissance faciale par les forces de l'ordre est légalement encadrée pour les enquêtes judiciaires, mais interdite pour les contrôles d'identité, comme l'a rappelé le ministre de l'Intérieur.
La scène est anodine en apparence, mais totalement illégale. Nous sommes à Paris, peu avant minuit, à la fin du mois de mai. Deux policiers en civil contrôlent le client d'un bar. L'un d'entre eux sort alors son téléphone portable pour prendre une photo. Un logiciel de reconnaissance faciale compare ensuite le cliché à des millions d'images. En quelques secondes, l'homme est identifié. Mais employer cette technique dans ce contexte est interdit. Et l'outil utilisé n'est pas infaillible. En partenariat avec le média d'investigation Disclose, une enquête a été menée sur les dérives de l'utilisation de la reconnaissance faciale par les forces de l'ordre.
Dans le bar, le policier vient d'utiliser cet outil très apprécié par les enquêteurs. Une simple photo leur permet d'identifier toute personne ayant déjà eu affaire à la justice et de connaître instantanément tous ses antécédents. Mais pour limiter les abus et protéger la vie privée des citoyens, cette pratique est encadrée par le code de procédure pénale. Elle est autorisée uniquement dans le cadre d'une enquête pour retrouver quelqu'un qui a commis une infraction. Pas pour un contrôle d'identité, comme l'a d'ailleurs rappelé le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez le 1er avril : "Cela a été dit par mes prédécesseurs, ça a été dit par les directeurs de la police nationale, de la gendarmerie nationale : cette pratique n'est pas légale. Donc on ne l'utilise pas pendant les contrôles d'identité".
"Un outil miracle" que des supérieurs encouragent à utiliser illégalement
Pourtant, d'après un jeune gendarme que nous avons rencontré et qui souhaite rester anonyme, les forces de l'ordre l'utilisent régulièrement lors de leurs patrouilles. Il a accepté de nous faire une démonstration : "Je vais aller sur notre intranet gendarmerie. On peut accéder notamment au TAJ." Il s'agit du "traitement des antécédents judiciaires" ; dans ce fichier, on trouve les photos de neuf millions de Français ayant été un jour mises en cause (mais pas forcément condamnées), prises par exemple en garde à vue. Pour utiliser la reconnaissance faciale, le gendarme doit d'abord prendre une photo de la personne qu'il veut identifier, et ensuite la rentrer dans le logiciel : "On arrive sur l'écran du TAJ. On peut insérer la photo de la personne et ensuite, lancer la recherche. Et donc là, on aura le panel de personnes qui va apparaître à droite et qui pourrait correspondre à la personne".
C'est ensuite au gendarme de choisir par lui-même quel profil est le bon et correspond à la personne en face de lui. Ce logiciel est présent sur les téléphones des gendarmes depuis mai 2025. D'après cet agent, c'est sa hiérarchie qui l'a encouragé à l'utiliser illégalement lors des contrôles d'identité : "Personnellement, j'ai été formé par mes supérieurs qui me disaient clairement que si cet outil était présent sur notre téléphone, c'est pour une bonne raison. Ils disaient qu'il fallait l'utiliser dans le cadre des contrôles d'identité parce que c'est un outil miracle."
Conséquence : selon lui, les forces de l'ordre auraient aujourd'hui une confiance aveugle dans le logiciel. "Nous, on ne se fie plus qu'au fichier. C'est-à-dire que parfois on va trouver l'identité de la personne, lui dire : 'Bon ben, écoutez monsieur, ce que vous avez dit sur votre identité, c'est faux. Regardez-moi ce que j'ai sur mon téléphone.' En fait on verbalise en se disant 'il nous ment', et donc le fichier est plus fort que tout."
Des erreurs dans l'identification des personnes
Mais la reconnaissance faciale est-elle vraiment infaillible ? Un dossier sur lequel nous avons enquêté permet d'en douter. Tout commence au mois de mai lors d'une manifestation écologiste près de Valence. Des militants bloquent la circulation pour protester contre un chantier sur l'autoroute. Ce jour-là, un jeune homme, qui souhaite rester anonyme, est arrêté et emmené au commissariat local. Il refuse de donner son nom à la police. Les policiers vont utiliser la reconnaissance faciale pour retrouver son identité comme le montre un procès-verbal que nous nous sommes procuré. Sur le document, on peut lire "formellement identifié via la reconnaissance faciale".
La pratique est ici autorisée, dans le cadre d'une enquête judiciaire, mais c'est le résultat qui pose problème. Car l'identité trouvée par reconnaissance faciale n'est pas celle du jeune homme. En garde à vue, les policiers se mettent à l'appeler par un autre nom que le sien. Il nous raconte : "C'est après 18 heures de garde de vue qu'on m'appelle Marius. Je me suis dit que c'était juste pour mieux nous reconnaître qu'on nous avait donné ces surnoms-là." Mais le lendemain, lorsque son avocat l'appelle également Marius, il réalise qu'une erreur a été commise : "C'est là que je comprends et que je fais : 'mais non, c'est pas moi !'".
Le jeune homme finit par donner sa vraie identité. Mais les documents qui lui sont remis mentionnent toujours le mauvais nom : "Il y a marqué Marius, il y a marqué sa date de naissance, ses parents, sa nationalité, là où il est né", décrit-il en parlant de la personne identifiée à tort par reconnaissance faciale. Une situation ubuesque pour ce militant, qui trouve que le fameux Marius ne lui ressemble pas : "Si on regarde plus en détail, le nez, les yeux, la forme de la tête ça ne se ressemble pas du tout. J'en rigole presque tellement c'est lunaire."
Des condamnations sur la base d'une mauvaise identité
Quand la procureure a appris cette erreur, elle a reporté le procès. Pour Maître Thomas Fourrey, l'avocat du militant écologiste, toute cette affaire montre que l'utilisation de la reconnaissance faciale par les forces de l'ordre est trop peu encadrée et peut se révéler dangereuse pour tous les citoyens. "Si mon client n'avait pas dit 'non non, je m'appelle pas de ce nom-là', eh bien le vrai Marius se serait retrouvé potentiellement condamné à de la prison, prison avec sursis, une amende à payer, un droit fixe de procédure, un casier judiciaire..."
Ce genre de cas s'est d'ailleurs déjà produit en France. Nous avons eu accès à un dossier datant de 2022 : une jeune femme accusée de cambriolage, et identifiée par reconnaissance faciale. Le logiciel établit un lien entre sa photo et une autre présente dans la base avec un taux de probabilité de seulement 68%. Mais cela a suffi à la justice pour valider son identité… alors que ce n'était en fait pas la bonne. Et sa condamnation a ainsi été inscrite au casier judiciaire d'une autre femme. Aucun chiffre n'existe aujourd'hui en France sur les erreurs liées à l'utilisation de la reconnaissance faciale par les forces de l'ordre. Contactés, ni le ministère de l'intérieur, ni la police, ni la gendarmerie n'ont souhaité nous répondre.
Offene Fragen
- Quelles mesures le Ministère de l'Intérieur prendra-t-il contre l'utilisation illégale ?
- Combien de condamnations erronées ont eu lieu à cause de la reconnaissance faciale ?
- Le logiciel TAJ sera-t-il amélioré pour réduire les erreurs d'identification ?






