Le pape Léon XIV prépare une encyclique sur l'IA, suscitant l'anticipation des géants de la tech et de Washington
En resumen
- Le pape Léon XIV s'apprête à publier sa première encyclique sur l'intelligence artificielle, un texte attendu par les entreprises tech comme Meta et Google, ainsi que par l'administration américaine.
- L'encyclique vise à définir la position de l'Église sur l'IA.
Resumen generado por IA
PARIS — Sous le soleil éclatant d’une journée d’avril, un petit groupe de personnes, conduit par le Père Eric Salobir, traverse la Place Saint-Pierre, à la rencontre du pape Léon XIV.
Parmi eux, plusieurs représentants des entreprises Meta, Google ou encore Amazon, invités parmi d’autres à un voyage à Rome pour évoquer un sujet cher à Léon XIV : la protection de l’enfance à l’ère de l’intelligence artificielle.
Après un bref échange avec le pape, la délégation s’est retrouvée à la Villa Bonaparte, la prestigieuse bâtisse accueillant l’ambassade de France au Vatican. L’occasion de débattre plusieurs heures avec Paolo Ruffini, le responsable de la communication du Vatican, sur l’une des questions les plus centrales de la papauté de Léon XIV : comment l’Eglise, en tant qu’autorité morale, doit-elle se positionner face au bond technologique de l’intelligence artificielle ?
Événements dans les ambassades, contacts réguliers avec les responsables catholiques…L’échange à la Villa Bonaparte s’inscrit dans une série de rencontres plus larges qui ont eu lieu ces derniers mois, dans l’enceinte du Vatican, pour préparer la publication de la première Encyclique du pape, une lettre au monde publiée ce lundi, qui doit arrêter la position de l’Eglise sur l’intelligence artificielle.
Plusieurs figures du secteur se sont ainsi succédé à Rome pour faire entendre leurs arguments auprès du Saint-Siège, et tenter de convaincre l’entourage du pape qu’un développement éthique de l’IA est possible.
Le pape de l’IA
Il faut dire que l’Encyclique du pape Léon XIV représente, pour ces entreprises, un nouveau défi. Le texte doit marquer son pontificat, mais aussi plus largement la doctrine de l’Eglise à la manière de Laudato si’, l’Encyclique consacrée à la protection de l’environnement de son prédécesseur François. En coulisses, l’Encyclique de Léon XIV a fait l’objet de nombreuses contributions : de cardinaux, d’experts, mais aussi d’entreprises, qui attendent désormais de savoir quelle sera la ligne de pensée privilégiée par le pape.
Interrogée par POLITICO, la Haut-commissaire à l’Enfance française Sarah El Haïry, qui a participé à la rencontre d’avril, estime que l’Encyclique pourrait avoir une portée “assez énorme”, bien au-delà des cénacles du Vatican.
Depuis son élection en mai 2025, Léon XIV n’a pas caché que la technologie, —et en particulier l’intelligence artificielle — occuperait une place centrale au cours de son pontificat.
“Aujourd'hui, l'Église offre à tous son héritage de doctrine sociale pour répondre à une autre révolution industrielle et aux développements de l'intelligence artificielle”, avait-il ainsi expliqué lors de sa première prise de parole devant le collège des cardinaux, indiquant alors que son nom était directement inspiré de Léon XIII et son combat pour la dignité humaine et celle des travailleurs.
Léon XIV est aussi un pape de son époque. En mai 2025, alors qu’il célébrait sa première messe, certains observateurs n’ont pas manqué de remarquer un détail : une Apple Watch dépassait des manches de sa soutane blanche alors qu’il soulevait l’hostie.
Les réseaux tech du Vatican
La présentation de l’Encyclique sera donc suivie de près par le secteur technologique — et par l’entreprise américaine d’intelligence artificielle Anthropic en premier lieu. Son cofondateur, Christopher Olah, sera même aux côtés du pape lors du dévoilement de la lettre. Un pas de plus pour l’entreprise, qui affirme mettre la sûreté de l’IA au cœur de son projet, au point d’être entrée en confrontation avec le gouvernement américain sur l’usage potentiel de ses modèles pour développer des armes autonomes.
Cet événement représente aussi, pour Anthropic, l’aboutissement d’une relation de long terme avec le Vatican. Ces dernières années, Olah avait sollicité deux conseillers auprès du Saint-Siège, l’évêque Paul Tighe et le père Brendan McGuire — un ancien ingénieur — pour aider à codifier les valeurs “morales” qui guident le développement de son modèle, Claude. La “Constitution de Claude”, publiée en janvier, les cite ainsi comme contributeurs extérieurs.
Tighe et McGuire ne sont pas les seules personnalités proches du Vatican à faire le lien avec la Silicon Valley. Le français Eric Salobir, ancien banquier d’affaires devenu prêtre dominicain, joue lui aussi un rôle de relai entre ces deux mondes. Expert auprès du Saint-Siège, il est aussi président de la Human Technology Foundation, une organisation censée alimenter une réflexion éthique sur la technologie. Elle compte parmi ses membres plusieurs géants de la Tech, dont Google, Palantir ou encore Qualcomm.
La Human Technology Foundation collabore étroitement avec l’ambassade de France au Vatican pour alimenter les réflexions de la papauté sur les nouvelles technologies. Ils ont lancé ensemble en 2024 un “Observatoire français de l’IA à Rome” pour organiser des rencontres en petit comité entre le secteur technologique et les officiels du Vatican. Celles-ci se sont multipliées ces dernières années, sous l'impulsion du Pape François puis de Léon XIV.
La rencontre du 29 avril s’est inscrite dans ce cadre. Consacrée à la protection de l’enfance à l’heure de l’IA, la discussion a rapidement été élargie au sujet des “impacts profonds de l’intelligence artificielle sur la sociabilité humaine”, indique un participant, qui a demandé l’anonymat pour s’exprimer librement. “Nous avons eu de longs échanges sur ce qui fonde la construction humaine, et sur les risques qui émergent face à un outil qui est toujours disponible pour échanger, sans friction, comme l’intelligence artificielle”, ajoute notre interlocuteur.
“C’était un débat plus humaniste que théologique, dans lequel certains représentants d’entreprises technologiques étaient personnellement investis — quand d’autres sont restés dans les éléments de langage”, poursuit le même. “La réunion montre en tout cas qu’une partie du Vatican ne rejette pas la technologie en tant que telle, mais veut la mettre au service de l’homme”.
Les participants conviés par la Human Technology Foundation préparent une note de synthèse issue de ces échanges. Elle sera transmise à l’ambassadrice française au Numérique, Clara Chappaz, avec pour objectif d’influencer les débats sur le numérique qui auront lieu dans le cadre du G7, organisé par la France au mois de juin.
Sous l’œil de Washington
Les entreprises de la tech ne sont pas les seules à tenter d’influencer les réflexions du Vatican. L’Encyclique du pape est également surveillée de près par l’administration américaine, alors que les relations entre Donald Trump et le pape sont devenues glaciales. En avril, le président américain s’en était pris ouvertement à son compatriote, affirmant qu’il n’appréciait pas d’entendre “un pape qui critique le président des Etats-Unis”, et ajoutant qu’il n’en était “pas un grand fan”.
Malgré ces tensions, l’ambassade américaine au Saint-Siège n’a pas coupé les ponts avec le Vatican sur le sujet de l’IA. Elle a ainsi organisé début mai un cycle de conférences sur l’intelligence artificielle et le travail. Objectif : prouver leur bonne volonté des Etats-Unis dans le dialogue sur l’IA, avec l’appui des ambassades d’Australie, du Royaume-Uni, du Japon et de Taïwan.
George Osborne, chargé des relations avec les pays pour le géant de l’IA OpenAI, était présent. Cet ancien chancelier de l'Echiquier britannique est intervenu devant l’évêque Paul Tighe, sur le thème du “travailleur du futur et du pouvoir de l’IA”, en évoquant notamment le risque d’une montée des inégalités.
Selon le chercheur Noam Yuchtman de la London School of Economics, lui-même intervenu sur le thème du “futur des travailleurs dans l’économie de l’IA”, l’événement avait pour but de montrer à l'Église qu’il existe “des personnes et des entreprises avec une approche éthique de l’IA”. “Il s’agissait de dire au Vatican que beaucoup de personnes imaginent un monde dans lequel l’IA se développe mais où l’humanité continue de prospérer”, décrypte-t-il.
Reste que les gouvernements ne suivront pas forcément les conclusions du pape Léon XIV. Le vice-président américain JD Vance, lui-même catholique, a prévenu qu’il ne prendrait pas nécessairement cette Encyclique comme parole d’Evangile.
“Si le pape publie une Encyclique sur l’intelligence artificielle, cela aura de l'influence”, a-t-il reconnu lors d’une conférence de presse à la Maison-Blanche, la semaine dernière. “Je suis sûr qu’elle contiendra des perspectives intéressantes. Certaines avec lesquelles je serai probablement d’accord, d’autres avec lesquelles ce ne sera peut-être pas le cas, mais ce sera un document très important.”
C'est donc un mélange d’anticipation et de prudence qui entoure désormais la publication du texte. Car peu d’éléments ont filtré à ce stade.
Si les influences ont été nombreuses et variées, “l’Encyclique sera signée par le pape, et nous ne sommes donc pas censés savoir qui a écrit quoi”, rappelle un contributeur proche du Vatican. Et le même de prévenir : “Les Encycliques sont en tout cas des textes faits pour durer. Le principe de l’Eglise est qu’elle ne renie jamais ce qu’elle a écrit”.







