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Mylène Farmer et Julia Ducournau : décryptage du clip "C'est à qui le tour"
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20 Minutes13/6/2026Cultura6 min de lecturaFrance

Mylène Farmer et Julia Ducournau : décryptage du clip "C'est à qui le tour"

En resumen

  • Le nouveau clip de Mylène Farmer, "C'est à qui le tour", réalisé par Julia Ducournau, est une œuvre riche en symboles explorant la sensualité, l'identité de genre et l'émancipation.
  • Le clip fait référence à des œuvres d'art et à des clips antérieurs de l'artiste.

Resumen generado por IA

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Le 29 mai, Mylène Farmer révélait C’est à qui le tour, le premier extrait de son nouvel album qui sortira cet automne. Jeudi, c’était autour du clip d’être mis en ligne. Une vidéo d’autant plus attendue qu’elle est réalisée par Julia Ducournau, Palme d’or en 2021 pour son film Titane. Force est de constater que la rencontre de leurs deux univers offre une œuvre fascinante, pleine d’étrangeté. Les 5 minutes et 40 secondes que dure le clip sont aussi riches en symboles et en références. Nous vous livrons notre propre interprétation…

«Merci au jury de laisser rentrer les monstres », avait déclaré Julia Ducournau en 2021 après avoir reçu la Palme d’or pour Titane, un film de genre audacieux, teinté de « body horror ». Dans ce jury se trouvait Mylène Farmer qui a sans doute été sensible à cette proposition de cinéma subversive, elle qui, dans ses clips (Beyond My Control, L’Âme Stram Gram, City of Love…), a incarné des créatures fantastiques, vampiriques, extraterrestres, et a multiplié les références à la littérature de l’étrange, à commencer par Edgar Allan Poe, dans ses textes. Il semble donc logique que, cinq ans après cette rencontre au Festival de Cannes, la chanteuse ait sollicité la cinéaste pour tourner le clip de C’est à qui le tour.

Elle entre alors dans une boîte de nuit où s’expriment l’amour et la sensualité. Mylène Farmer y est comme une exploratrice. On peut y voir une référence au clip de Que mon cœur lâche (1992), dans lequel elle incarnait un ange innocent entrant dans le club Q pour illustrer cette chanson évoquant la sexualité au temps des « années sida ». « La danse des corps, l’amour à mort […] La peur s’abat sur nos ébats. Toi entre nous, caoutchouc, tu t’insinues dans nos amours », chantait-elle alors.

«Là, le sexe est mort, le sexe a tort, sexy dort, c’est à vous rendre fous », chante aujourd’hui Mylène Farmer dans C’est à qui le tour. Dans cette boîte de nuit, les couples, homos ou hétéros, et même des trouples, s’embrassent. La scène se déroule dans un club queer où les orientations sexuelles et identités de genre se mêlent. C’est un « safe space », un lieu à l’écart de la brutalité extérieure qui fait écho aux paroles de la chanson : « Peur de tout, alors, on se met où ? » Mais dans ce refuge, les baisers sont comme floutés, les visages se brouillent, se déforment. Une vision angoissante renvoyant à l’œuvre de Francis Bacon, qu’apprécie Mylène Farmer, sur le trouble existentiel.

Un couple s’embrasse, recouvert d’un voile noir. Une référence directe à la toile Les Amants I peinte par René Magritte en 1928. L’image, surréaliste, ouvre à diverses interprétations : l’amour se vivant caché, l’intimité au milieu de la foule, mais aussi la dimension funèbre comme s’il y avait un deuil à porter.

Mylène Farmer entre dans des toilettes que l’on peut interpréter comme son espace mental : elle n’y est pas seule, mais elle y croise ses avatars. L’artiste à l’habitude de jouer avec ses doubles dans sa clipographie : la marionnette de Sans contrefaçon (1987) la jumelle de L’Âme Stram gram (1999)… Ici, on pense surtout à la vidéo de California (1996), dans laquelle une femme bourgeoise incarnée par Mylène Farmer se reconnaît dans une prostituée de Hollywood Boulevard. La travailleuse du sexe est assassinée, la femme « du monde » se rend alors dans des toilettes pour se changer, prendre la place de son döppelganger, et la venger…

Face au miroir, Mylène Farmer est confrontée au reflet de l’une de ses incarnations iconiques : Libertine (1986). Cette figure androgyne, inspirée du chevalier d’Eon, a marqué le début de carrière de la star et la mémoire collective. Elle représente la liberté sexuelle, mais pas seulement : Libertine est un personnage fort faisant fi des conventions, des injonctions. C’est un symbole d’émancipation.

Un micro sur un pied devant un rideau rouge. Cela pourrait être une référence au Club Silencio du Mulholland Drive de David Lynch, réalisateur décédé en 2025 et dont Mylène Farmer était l’amie. On comprend que c’est sur cette scène que la star va chanter et on a la confirmation que c’est la Mylène Farmer dans son statut d’autrice, compositrice et interprète dont il est question dans ce clip.

Cette apparition de Mylène Farmer sans visage rappelle les transfigurations de l’artiste Olivier de Sagazan. Elle l’avait invité dans le clip d’A l’ombre en 2012 et s’était essayée elle-même à remodeler à l’infini son apparence sous des couches d’argile. Ici, ce visage aux traits effacés tend à représenter sa capacité à se réinventer tout au long de sa carrière et à ressembler aussi à ce que le public projette sur elle.

Mais la résistance est immédiate. Dans son miroir, Libertine pointe l’arme vers le ciel. Sur la scène, Mylène Farmer en fait de même, tel le Gavroche de la toile La Liberté guidant le peuple. L’effet est immédiat. Le geste est aussi celui d’un coup d’envoi. D’une nouvelle course ? D’une nouvelle ère ? « Refuser le sombre. "Servile et je croule", quel triste adage », chante l’artiste.

Dans la foule qui lui fait face, les visages retrouvent leurs bouches, leurs sourires. « L’uniforme est sombre », phrase de la chanson, s’entend de deux manières. On peut le comprendre comme une référence à l’uniforme d’une entité répressive, d’une milice. Mais aussi comme « Ce qui est uniforme est sombre ». Ici, pleine lumière sur la diversité des identités.

La fête, les rires et les acclamations surgissent enfin. Mylène Farmer célèbre ici une communion avec son public dans lequel figurent de nombreuses personnes LGBT. Le clip de C’est à qui le tour parle du rôle de la chanteuse, auprès de son auditoire. Elle ne se pose pas en sauveuse du monde, mais en alliée, à son niveau. « La figure de Mylène Farmer est devenue un symbole malléable, flottant, d’abord gay et lesbien, puis queer, une référence et un outil pour l’empowerment individuel et l’émancipation collective », écrivait Isabelle Marc dans Mylène Farmer, La diva pop paru au Seuil en janvier. La texture d’image change, comme un effet caméscope, il y a du grain, un rendu plus brut soulignant une joie immédiate, ne cherchant pas à être lisse et proprette.

Elle garde une éraflure sur son visage, qui apparaissait déjà avant son entrée dans la boîte de nuit. Elle regarde vers le haut, avec un grand sourire. Un signe d’espoir. Soit l’inverse de la conclusion du clip de Désenchantée (1991, photo de droite) où, après avoir mené une révolte, le personnage que Mylène Farmer incarnait affichait une mine grave face à une étendue neigeuse à perte d’horizon, laissant entrevoir l’inquiétude pour l’avenir.

Dans C’est à qui le tour, pas de contrechamp. On ne saura pas ce que regardait Mylène Farmer et la faisait sourire. Mais l’optimisme de la fin du clip se confirme. Les personnes restées à terre dans le tunnel se relèvent une à une et reprennent leur marche. Comme si rien ne s’était passé ?

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This article was originally published by 20 Minutes.

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