Paris Design Week : 196 drapeaux faits de vêtements usagés pour symboliser le monde
L'essentiel
Des designers créent une installation monumentale de 196 drapeaux à partir de vêtements usagés pour la Paris Design Week, symbolisant la diversité culturelle et la nécessité du réemploi textile.
Résumé généré par IA
Pourquoi c'est important
L'installation 'La Re-prise de la Bastille' par Claire Renard et Jean-Sébastien Blanc utilise 196 drapeaux fabriqués à partir de vêtements usagés pour symboliser la diversité mondiale et promouvoir le réemploi textile.
Tout autour de la colonne de Juillet, sur des mâts en bambou de 6 mètres de haut, 196 drapeaux flottent au vent – les 195 pays membres et observateurs de l’Organisation des Nations unies, et un drapeau blanc.
Des drapeaux aux allures de tentures, tous uniques, fabriqués et assemblés à la main à partir de vêtements usagés, qui racontent le monde comme un tissu de cultures et de migrations. Telle est l’installation monumentale que proposeront les designers Claire Renard et Jean-Sébastien Blanc pendant la Paris Design Week, du 9 au 20 septembre, en partenariat avec le Festival du Monde et l’éco-organisme Refashion, qui accompagne les acteurs de la filière textile, avec pour objectif de donner une seconde vie aux vêtements, au linge de maison et aux chaussures.
Collaborateurs depuis quatre ans du Festival du Monde, dont ils ont conçu la scénographie en matériau de réemploi, Claire Renard et Jean-Sébastien Blanc, fondateurs du studio 5.5, sont des pionniers de l’upcycling, procédé qui consiste à réutiliser un objet ou sa matière première tels quels, en leur donnant une seconde vie.
Chaque année, en lien avec le festival, ils imaginent des œuvres porteuses de sens. Après l’« hémicycle citoyen », composé de 577 chaises uniques, exposées en 2025 aux Archives nationales, « La Re-prise de la Bastille » sera l’un des événements-phares de la Paris Design Week. Pour que chacun reparte avec un bout du monde chez soi, les 196 drapeaux de cette installation seront mis en vente aux enchères en ligne sur le site Drouot.com.
Pourquoi avoir choisi cette année de travailler le textile ?
Claire Renard : S’habiller fait partie des besoins primaires, comme dormir ou manger. Cependant, le flux de vêtements qui s’écoule aujourd’hui sur le marché est devenu un fléau écologique. Comment nous, designers, pouvons délivrer un message à ce sujet ? Comment porter un regard sur ces amas de textiles usagés et transformer le rebut en œuvre d’art ? En partenariat avec l’éco-organisme Refashion, nous avons imaginé une installation qui puisse sensibiliser le grand public aux notions de réemploi, de réparation, de circularité et, bien sûr, au geste de tri textile.
Jean-Sébastien Blanc : Depuis vingt ans, nous défendons un design plus politique qu’esthétique. Trop d’objets ont été créés. Il s’agit donc désormais de créer à partir des objets et des matières existantes. Nous avions donc très envie, pour ce nouveau projet, de nous confronter au textile, cette matière première dont l’abondance devient ingérable.
Qu’est-ce que Refashion ?
Refashion, c’est l’éco-organisme de la filière textile d’habillement, de linge de maison et de chaussures (TLC). Entreprise privée à but non lucratif, agréée par les ministères de l’écologie et de l’économie, Refashion est financée par les marques, les distributeurs et les fabricants au travers d’écocontributions. Ces financements encadrés, consacrés exclusivement à la prévention et à la gestion des déchets textiles et chaussures, servent une mission d’intérêt général : réduire les impacts environnementaux des TLC tout au long de leur cycle de vie.
Vous avez choisi de fabriquer des drapeaux. Pourquoi s’attacher à ce symbole ?
J.-S. B. : Après les lampes « une », qui célébraient les 80 ans du Monde [en 2024], et l’« hémicycle citoyen », qui interrogeait les notions de liberté et de démocratie, nous avons voulu imaginer une installation qui puisse parler de paix et de coexistence, dans un monde où les guerres sont omniprésentes, pour des enjeux de territoire, de frontière et de pouvoir. Certes le drapeau est un étendard identitaire, mais en assembler 196 sur la place de la Bastille, c’est porter un message fort sur le vivre-ensemble et rappeler que le monde est un tissu composé de cultures, de migrations, de métissages, de circulations permanentes.
C. R. : Nos 577 chaises parlaient de la diversité des opinions ; nos 196 drapeaux racontent la richesse des peuples et des cultures. Le drapeau, c’est aussi un objet éminemment design, sur lequel rien n’est laissé au hasard : les couleurs, les symboles, les insignes, les proportions… Pour un designer, travailler sur cet élément graphique est d’une richesse folle.
Comment avez-vous procédé pour collecter le textile nécessaire à votre œuvre ?
C. R. : Pour fabriquer 196 drapeaux d’un mètre par un mètre cinquante, nous avions besoin de près d’une tonne de matière textile. Nous avons, en amont, effectué une analyse graphique des couleurs : il fallait 30 % de rouge, puis essentiellement du blanc, du bleu, du vert, du jaune et du noir. L’éco-organisme Refashion nous a mis en contact avec la ressourcerie Vosges TLC, dans laquelle nous nous sommes immergés pendant deux jours pour puiser de la matière.
J.-S. B. : Pénétrer dans cette ressourcerie, c’est déjà une aventure ! Des montagnes de sacs transportant des vêtements usagés sont acheminés là, des sacs ouverts au cutter, puis triés sur un tapis. Tout ce qui peut être revendu en seconde main est mis de côté et classé en 200 catégories. Il reste ensuite tous les vêtements non réutilisables, dans lesquels nous avons fait notre marché, d’abord en composant des sacs par couleur.
C. R. : Il fallait nous voir la tête dans les bacs de linge, à fureter pour trouver quelques pépites ! Nous avons sélectionné des maillots de foot, des vêtements touristiques, des insignes récurrents, comme des étoiles, des lunes, des soleils. Peu à peu, nous avons ainsi construit notre « matériauthèque ».
A partir de cette matière textile, vous voulez que chaque drapeau raconte une histoire culturelle, vestimentaire, territoriale…
J.-S. B. : Avant de nous lancer dans la confection, nous avons beaucoup étudié les spécificités textiles de chaque pays, les techniques de tissage, d’imprimés, les références culturelles et graphiques… Pour que chaque drapeau devienne un voyage, dise quelque chose d’une nation, d’une culture. Evidemment, parfois, nous jouons sur les clichés et les clins d’œil, mais cela donne de l’originalité à chaque pièce. Par exemple, pour le drapeau français, nous avons choisi un bleu de travail pour parler du passé ouvrier, une blouse de cuisinier blanche pour célébrer la gastronomie, un morceau de tailleur blanc type Chanel, une couverture Air France rouge. Le drapeau du Japon est, lui, fait entièrement de kimonos blancs, avec des textures matelassées magnifiques, le rond rouge portant une petite fermeture Eclair qui donne l’idée du pays du Soleil-Levant.
C. R. : Parfois, ce sont aussi les vêtements qui nous inspirent. Nous sommes tombés dans la ressourcerie sur un lot d’uniformes de vendeurs Ikea, jaunes et bleus, qu’il nous a paru évident d’utiliser pour le drapeau suédois. Pour celui de la Chine, nous avons mêlé des tuniques traditionnelles en soie et des vêtements étiquetés Shein, cette enseigne chinoise de fast-fashion [mode ultra-express]. Nous avons aussi déniché des tissus rouge Coca-Cola qui provenaient de vieux parasols, et nous ont forcément inspirés pour l’étendard américain.
Une fois que la sélection des matières a été faite, quel est le processus de fabrication de chaque drapeau ?
C. R. : Refashion nous a mis en contact avec l’association Huriya, qui concentre à la fois un petit centre de tri, une ressourcerie et un atelier de confection autour de l’upcycling. Clea Polar et Charlie Ub nous accueillent depuis plusieurs semaines dans leurs ateliers d’Ivry-sur-Seine [Val-de-Marne], où nous procédons d’abord à la curation des vêtements puis à la mise en place de patchworks, drapeau par drapeau. Nous faisons nos compositions, nos découpes, puis une équipe de couturiers va ensuite épingler chaque morceau de tissu avant de les coudre à la main et à la machine. C’est ce qui rend chaque drapeau unique.
Dans deux mois, chacun de ses drapeaux flottera autour de la colonne de Juillet. Pourquoi avoir choisi, pour les exposer, ce lieu emblématique qu’est la Bastille ?
J.-S. B. : Pendant la Paris Design Week, le Centre des monuments nationaux met à disposition des artistes plusieurs lieux historiques, comme l’hôtel de la Marine, l’arc de triomphe ou la place de la Bastille. Exposer nos 196 drapeaux autour de la colonne de Juillet, dans un espace circulaire ouvert au grand public, relevait de l’évidence. La Bastille est une place forte, symbole de liberté, de révolte et de révolution.
A notre petite échelle, nous défendons une révolution verte du design, à travers notre engagement pour l’upcycling et le réemploi des matières, comme le fait Refashion au sein de la filière textile, en essayant de rendre la mode plus durable et plus responsable. Nous souhaitons que cette œuvre sensibilise le grand public au geste de tri du textile, car au même titre que le verre un vêtement, même usagé, ne se jette pas à la poubelle.
C. R. : Il était essentiel aussi de sortir d’un entre-soi, de pouvoir toucher un public qui n’est pas forcément celui de la Paris Design Week. La Bastille est un lieu de passage quotidien pour les Parisiens, les Franciliens et les touristes. De près comme de loin, tous pourront tourner autour de la colonne de Juillet, pour arpenter le monde et voir nos 196 drapeaux, tendus sur des mâts en bambou, matière écologique et durable. Des mâts loués chez Bambou & Co, pour limiter l’impact environnemental.
Nous voulons que notre « Re-prise de la Bastille » soit une œuvre populaire qui puisse interpeller le plus grand nombre, et nous inscrire dans la filiation de grandes œuvres créées in situ dans l’espace public parisien, comme La Caverne du Pont-Neuf, de JR, ou The Pont Neuf Wrapped, de Christo et Jeanne-Claude.
Questions ouvertes
- Quel sera le succès de la vente aux enchères des drapeaux ?
- L'installation inspirera-t-elle d'autres initiatives similaires ?
- Quel impact concret aura-t-elle sur les comportements de consommation textile ?




