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Corruption dans les prisons et tribunaux : les narcotrafiquants ont les moyens de corrompre
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France Info7/2/2026Crime12 min readFrance

Corruption dans les prisons et tribunaux : les narcotrafiquants ont les moyens de corrompre

Quick Look

  • Des surveillants pénitentiaires et des employés de tribunaux sont corrompus par des narcotrafiquants, qui utilisent l'argent et les menaces pour obtenir des informations et introduire drogues et téléphones en prison.
  • La corruption s'étend aux ports et aéroports, avec des grilles tarifaires établies.

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Why It Matters

L'article détaille les mécanismes de corruption employés par les narcotrafiquants en France, ciblant les prisons, les tribunaux et les secteurs logistiques. Il met en lumière la capacité financière de ces réseaux à infiltrer les institutions.

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Six mois après son procès, Charlotte*, ancienne surveillante à la prison de Luynes a pris du recul. Elle parvient à analyser l'engrenage qui l'a poussée, elle, la jeune femme sans histoire, à se laisser corrompre par un détenu.

C'était en 2025. Charlotte est en poste à Luynes au sud d'Aix-en-Provence depuis quatre ans mais "ça ne se passe pas bien". Elle se sent mise à l'écart par les autres surveillants plus âgés qu'elle. Surtout, elle a des problèmes d'argent. "Dans le Sud, la vie est chère. J'étais dans le rouge, mon compte était trop à découvert", raconte-t-elle pour la première fois à la cellule investigation de Radio France. "J'ai demandé de l'aide à ma banque, en vain. Et je ne voulais pas solliciter encore ma mère".

Au sein de la prison, S., un détenu, perçoit le mal-être de Charlotte. À l'étage où elle est affectée, il distribue les repas et nettoie les coursives : dans l'écosystème carcéral, il a un rôle clé. "Il a vu qu'il y avait quelque chose qui n'allait pas parce qu'on se voyait quasiment tous les jours, relate la jeune femme. Les détenus prennent le temps de nous cerner. Ils nous observent et nous questionnent. Ils connaissent beaucoup de choses sur nous." Charlotte finit par faire part à S. de ses problèmes d'argent. "Il m'a proposé de me prêter 1 000 euros en cash. J'ai accepté." Rendez-vous est donné sur un parking de Marignane où un proche du détenu lui remet les billets ainsi que quatre morceaux de cannabis, qu'elle doit introduire discrètement dans la prison.

"Je ne pouvais plus faire marche arrière"

A-t-elle conscience à ce moment-là qu'on la corrompt ? "Oui", lâche-t-elle. "Mais j'étais dans le besoin. Je me suis dit que si c'était juste une seule fois, ça passerait".

Elle hésite quand même. Garde le stupéfiant chez elle quelques jours. Puis commence à dépenser l'argent "pour les choses du quotidien, l'essence, les courses". "Je ne pouvais plus faire marche arrière. Ça peut paraître bête, mais je n'allais pas me rendre à la gendarmerie et leur dire que j'avais du stupéfiant parce qu'un détenu m'avait prêté 1 000 euros, confie la jeune femme. Je n'avais pas d'autre solution que de faire entrer le produit dans la prison. C'est moi qui me suis prise au piège toute seule." Quelques jours plus tard, la surveillante cache le cannabis dans sa brassière, franchit le sas d'entrée du centre pénitentiaire et le remet à S. à l'abri des regards.

Charlotte est finalement dénoncée en interne et le 9 janvier, le tribunal correctionnel d'Aix-en-Provence la condamne à trois ans de prison dont deux fermes assortis d'une interdiction d'exercer dans l'administration pénitentiaire pendant cinq ans. Après quelques semaines à l'isolement, elle a pu bénéficier d'un aménagement de peine et porte aujourd'hui un bracelet électronique. Elle est repartie vivre chez sa mère, loin d'Aix-en-Provence. Le détenu a écopé d'une peine de trois ans d'emprisonnement. Dans cette même affaire, trois salariés d'une entreprise de maintenance exerçant à Luynes ont également été condamnés pour avoir fourni de la drogue et des cigarettes à des détenus, moyennant finance.

Plus de 2 000 téléphones retrouvés à la prison de Luynes

Cette histoire est loin d'être anecdotique pour Jean-Luc Blachon, le procureur d'Aix-en-Provence. "Introduire de la drogue en prison est un moyen de maintenir la position des groupes délinquants, explique le magistrat. C'est une monnaie d'échange en détention et un moyen de pression. C'est aussi une façon de s'enrichir. C'est pour cette raison que la lutte contre l'introduction illicite de produits stupéfiants, comme des téléphones portables, doit être une priorité."

Les téléphones en détention sont l'autre fléau auquel fait face l'administration pénitentiaire. En la matière, Luynes, qui accueille près de 2 300 détenus, bat des records. D'après les informations de la cellule investigation de Radio France, en 2025, 2 100 téléphones y ont été retrouvés lors d'opérations de fouilles. Ce chiffre impressionnant s'explique en partie par le profil des détenus. "Pendant plusieurs années, en raison des travaux à la prison des Baumettes à Marseille, une bonne partie des délinquants qui arrivait à Luynes était issue de la juridiction marseillaise", explique le procureur d'Aix. "Parmi eux, il y a de nombreux narcotrafiquants qui n'arrêtent pas leurs activités à la porte de la prison. Ils ont plutôt tendance à la poursuivre une fois en détention. Se procurer un téléphone portable est pour eux essentiel", que ce soit pour gérer leur trafic depuis la prison ou pour commanditer l'assassinat d'un rival.

Pour obtenir un téléphone, les moyens les plus fréquemment utilisés sont le largage par drone ou l'utilisation d'un complice (surveillant, société de maintenance, famille). Fin janvier, une autre surveillante de Luynes âgée de 32 ans a été condamnée à deux ans de prison ferme sous bracelet électronique. Elle avait tenté d'introduire un téléphone à destination d'un détenu, dissimulé dans un thermos de café.

"500 euros par téléphone"

Dans les quartiers nord de Marseille, les numéros des surveillants corrompus circulent sous le manteau et le contact s'établit principalement via des messageries sécurisées, comme en témoigne cette histoire tristement banale jugée en 2023. Maxime L., surveillant à Luynes, ancien policier, est condamné pour avoir fourni de la drogue à un détenu à plusieurs reprises. Il allait récupérer la marchandise sur un parking d'un magasin Lidl, à proximité du quartier de la Castellane, haut lieu du trafic de stupéfiants. C'est un contact sur la messagerie Signal surnommé "Menass" qui lui donnait les instructions. Il percevait de 1 000 à 3 000 euros à chaque remise de drogue au détenu.

Interrogée sur ces liens entre des surveillants de la prison de Luynes et des narcotrafiquants, Najet*, une travailleuse sociale connue dans les quartiers nord, affirme qu'ils sont "courants". Elle raconte une scène à laquelle elle a assisté en 2023 dans l'un des quartiers sensibles du 15e arrondissement marseillais. "J'allais visiter une dame et à l'entrée du bâtiment, je vois un jeune que je connais très bien. Il était en train de 'cellophaner' des téléphones", relate Najet. "Sous la cellophane, il mettait le chargeur et la prise. Il y avait cinq ou six téléphones. Et il me dit : 'On va les faire entrer à Luynes grâce à une surveillante'." Najet monte voir la résidente qu'elle doit visiter et en sortant elle aperçoit "une surveillante en tenue, dans sa voiture". "Le jeune lui donne les téléphones cellophanés et de l'argent. Il m'a expliqué ensuite que c'était 500 euros par téléphone [introduit en détention]. Je me suis dit que c'était dingue que la surveillante vienne en tenue dans le quartier".

Interrogée à plusieurs reprises sur la corruption à la prison de Lyunes, l'administration pénitentiaire n'a pas souhaité répondre aux questions de la cellule investigation de Radio France.

Embarras au tribunal de Marseille

En 2025, la puissance corruptrice des narcotrafiquants a atteint de plein fouet le tribunal judiciaire de Marseille. En avril, fait rarissime, une greffière du service de l'application des peines est écrouée. Elle est soupçonnée d'avoir transmis des informations judiciaires, ce qu'elle conteste, à un narcotrafiquant avec qui elle était alors en couple. L'homme en question appartenait à un réseau criminel en lien avec la DZ Mafia, le groupe qui domine actuellement le marché de la drogue à Marseille.

En décembre, nouveau choc. Deux adjointes administratives du tribunal sont mises en examen pour avoir consulté des fichiers et transmis des informations, notamment à un proche de la DZ Mafia. Ces affaires pour le moins embarrassantes ont déclenché un vaste audit de l'Inspection générale de la justice et de l'Agence française anti-corruption (AFA). Une centaine d'employés du tribunal a été entendue. Le rapport final est attendu cet automne. D'ores et déjà, le système d'habilitation et d'accès aux fichiers a été revu. Plus question par exemple qu'un agent d'un service pénal garde les mêmes accès informatiques une fois qu'il est parti dans un service civil. "C'est simplement de l'hygiène numérique", commente la directrice de l'AFA, la magistrate Isabelle Jégouzo.

Les narcotrafiquants ont les moyens de corrompre

L'AFA alerte depuis quelques années déjà sur le risque corruptif lié au narcotrafic. "En France, le trafic de drogue génère chaque année 7 milliards d'euros de revenus, détaille Isabelle Jégouzo. La capacité corruptrice est très forte. L'argent n'est plus un problème et la pression s'accroît sur tous ceux qui détiennent de l'information qui peut être utile aux trafiquants. D'où la nécessité de renforcer la robustesse de tout le secteur public face à cette nouvelle menace." D'après l'AFA, 60% des affaires de criminalité organisée font apparaître des cas de corruption.

Au tribunal de Marseille, décision a été prise de créer, en octobre, une cellule anticorruption rattachée au parquet, pour centraliser toutes les affaires d'atteinte à la probité de la juridiction, essentiellement liées au narcotrafic. "Nous sommes passés en quelques mois de 17 à 31 enquêtes, expliquait le procureur Nicolas Bessone lors d'une rencontre avec la presse mi-avril, à laquelle Radio France était conviée. Donc il y avait un véritable sujet." Ces enquêtes visent des "fonctionnaires de police et de justice, des surveillants pénitentiaires mais aussi des avocats". "On a même une affaire qui met en cause un élu", détaille Nicolas Bessone, qui ne souhaite pas en dire plus à ce stade. La cellule anticorruption du parquet de Marseille enquête également sur des "opérateurs situés dans des endroits stratégiques, notamment des dockers et des agents de sécurité."

Une grille tarifaire de la corruption dans les ports

Les secteurs de la logistique et des transports sont en effet des cibles de choix pour les narcotrafiquants, qui ont besoin de relais dans les ports et les aéroports pour faire entrer la marchandise sur le territoire français. Mais souvent, le délit de corruption est difficile à prouver. "Dans la plupart des infractions, vous avez une victime qui va porter plainte. Dans la corruption, la victime, c'est la collectivité tout entière qui ne sait pas qu'elle est victime, explique la magistrate Isabelle Jégouzo. Le corrupteur et le corrompu n'ont ni l'un ni l'autre intérêt à donner l'information. Donc on est sur un phénomène qui reste caché." Et qui est rarement qualifié de "corruption" lors des procès. "Un docker qui va vendre sa carte d'accès portuaire pour faciliter la sortie de conteneurs infestés de produits stupéfiants, sera en général poursuivi pour complicité de trafic de stupéfiants", relate la patronne de l'AFA, "car le pacte corruptif va souvent être difficile à matérialiser."

Il y a en revanche une grille tarifaire officieuse dans les ports de Marseille et du Havre. D'après les informations obtenues auprès d'une source portuaire, les narcotrafiquants rétribuent leurs complices à hauteur de "90 000 euros pour 100 kilos de cocaïne" qui entrent dans ces deux ports. Une coquette somme censée rémunérer toute la chaîne, du docker au transporteur, en passant par l'agent de sécurité.

"Le plomb ou l'argent"

"La corruption, ce n'est pas seulement une offre d'argent, c'est aussi une menace", commente Dimitri Zoulas, le chef de l'Office antistupéfiants (Ofast). "C'est le fameux ‘plomo o plata', le plomb ou l'argent", référence aux propos attribués à Pablo Escobar, le baron de la drogue colombien, qui laissait le choix entre un pot-de-vin et la mort. Mais avant d'en arriver aux menaces, l'approche est souvent "progressive". "Ce ne sont pas les boss qui s'occupent de corrompre. Ils dépêchent leurs petites mains, constate Isabelle Jégouzo. On vous approche gentiment en faisant valoir des traits communs, on vous invite à prendre un verre, on vous donne des places pour un événement pour établir un lien de confiance. Et ensuite seulement, on vous demande un coup de main".

Parmi les "services" les plus utiles aux narcotrafiquants, l'accès aux informations contenues dans les fichiers de police, essentiellement le Fichier des personnes recherchées (FPR), le Traitement des antécédents judiciaires (TAJ) et le Système d'immatriculation des véhicules (SIV). "Ce que les narcotrafiquants cherchent avant tout, c'est du renseignement opérationnel", analyse l'ancien juge d'instruction Jean-Michel Gentil, désormais à la tête de l'Inspection générale de la gendarmerie nationale (IGGN). "Ils veulent savoir s'ils sont sur écoutes téléphoniques, s'ils sont recherchés, si leur véhicule fait l'objet d'une attention particulière."

Les cas de corruption en hausse dans la police et la gendarmerie

Sur les 163 atteintes à la probité constatées chez des gendarmes en 2024 (soit une hausse de 8% par rapport à 2023), la moitié concerne des consultations illégales de fichiers et la plupart sont en lien avec la criminalité organisée.

Même constat à l'Inspection générale de la police nationale (IGPN). En 2025, 235 enquêtes ont été ouvertes à l'encontre de policiers pour atteinte à la probité (+70% depuis 2020), dont plus de la moitié pour des consultations illégales de fichiers. Dans les tribunaux, les procès de policiers ou de gendarmes qui ont monnayé des informations sont devenus courants. Un exemple parmi d'autres : le 31 mars, un policier marseillais, ancien représentant du syndicat Alliance, a été condamné à trois ans de prison et une interdiction définitive d'exercer après avoir vendu des informations à deux trafiquants de drogue d'envergure.

"Un narcotrafiquant ne peut pas faire carrière et prospérer sans avoir un agent corrompu dans sa manche", estime un haut gradé, passé par l'Ofast. "Les leviers utilisés pour corrompre sont tout le temps les mêmes : l'amour, l'argent, le piège communautaire et de plus en plus souvent, les menaces qu'on fait peser sur vous, constate notre source. Dans les profils à risque, il y a les agents un peu esseulés qui ont besoin d'affection ou ceux qui manquent de reconnaissance."

Le plus souvent, les sommes perçues sont relativement modestes. "On a quelquefois des surprises car on se rend compte que de l'information ultrasensible est délivrée pour quelques centaines d'euros", remarque Christian Sainte, le directeur national de la police judiciaire. Mais le partage de ces informations peut conduire à faire "capoter une enquête" ou "provoquer l'assassinat d'un rival", souligne Philippe Albrand, l'ancien numéro 2 de la brigade criminelle marseillaise.

Un avocat en prison

Aujourd'hui, une nouvelle profession est identifiée comme "à risque" par nos interlocuteurs : les avocats. L'interpellation et l'incarcération de l'un d'entre eux en mars, lors d'une vaste opération menée par la section de recherche de la gendarmerie de Marseille, a été un coup de tonnerre. Kamel A., 49 ans, inscrit au barreau de Lyon, a défendu deux chefs présumés de la DZ mafia, Amine Oualane puis Gabriel Ory. Il est suspecté d'avoir permis à Gabriel Ory, i

What to Watch

AI outlook — possibilities, not facts

  • Augmentation des enquêtes et condamnations pour corruption dans les institutions publiques.

    Likely · Within months

  • Renforcement des contrôles et des procédures de sécurité dans les prisons et tribunaux.

    Very likely · Within months

Open Questions

  • Quelles sont les mesures concrètes prises suite à l'audit du tribunal de Marseille ?
  • Comment l'administration pénitentiaire compte-t-elle endiguer la corruption interne ?
  • Quel est l'impact réel de la corruption sur les enquêtes judiciaires ?

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This article was originally published by France Info.

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