Pesticides : l'acétamipride et le flupyradifurone sous le feu des études scientifiques
Quick Look
- Le Parlement français a adopté un projet de loi agricole qui pourrait permettre à l'Anses de réautoriser l'acétamipride et le flupyradifurone, deux pesticides interdits en France.
- Des études scientifiques soulignent leur toxicité pour les pollinisateurs et l'environnement, avec des incertitudes sur la santé humaine.
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Why It Matters
Le Parlement français a adopté un projet de loi d'urgence agricole qui pourrait permettre à l'Anses de réintroduire, à titre dérogatoire, l'acétamipride et le flupyradifurone, deux pesticides actuellement interdits en France mais autorisés dans l'UE.
Les pesticides sont de retour dans le débat public. Alors que le Parlement a définitivement adopté le projet de loi d'urgence agricole après un ultime vote du Sénat, mardi 21 juillet, l'inquiétude resurgit autour d'une possible réautorisation de l'acétamipride et du flupyradifurone en France. Le texte prévoit en effet d'octroyer à l'Agence nationale de sécurité sanitaire de l'alimentation, de l'environnement et du travail (Anses) le pouvoir de réintroduire à titre dérogatoire ces deux pesticides, actuellement interdits en France mais autorisés dans l'Union européenne.
Franceinfo fait le point sur ce que disent les études scientifiques concernant les conséquences de l'utilisation de l'acétamipride et du flupyradifurone sur l'environnement et sur la santé humaine.
Deux insecticides, un mode d'action
L'acétamipride est un insecticide qui fait partie de la famille des néonicotinoïdes. Concrètement, cette substance "attaque le système nerveux central, cela crée comme une espèce de crampe généralisée", explique Jean-Marc Bonmatin, chercheur au CNRS, auprès de l'AFP. Avec, à la clé, des difficultés pour les insectes à s'orienter, à voler ou à butiner, et une menace pour leur survie.
Le flupyradifurone est un insecticide qui appartient à une autre famille chimique, celle des buténolides, mais avec "un mode d'action identique à ceux de la famille des néonicotinoïdes", selon l'Anses. "Il y a autant de différence entre l'acétamipride et le flupyradifurone qu'entre un pistolet et un revolver : ils ont une constitution légèrement différente, mais la balle tirée dans la tête a les mêmes effets", résume Jean-Marc Bonmatin, auprès du média Vert.
L'acétamipride est autorisée dans l'Union européenne jusqu'en 2033, mais les autorités ont plusieurs fois réduit les doses limites ces dernières années. Le flupyradifurone est, lui, autorisé jusqu'en 2029 dans l'UE. En 2020, la France a interdit totalement, par décret, l'usage de ces deux insecticides présentant un mode d'action identique, ainsi que le sulfoxaflor.
Une large diffusion dans l'environnement
Ces deux insecticides ont d'autres points communs qui inquiètent les scientifiques. "Ce sont des substances dites systémiques, c'est-à-dire qu'elles se diffusent dans toute la plante pour la protéger des ravageurs", explique l'Anses. Mais Jean-Marc Bonmatin pointe le problème majeur de ces molécules : "Dès qu'on en met quelque part, ça va partout." L'hypothèse, au moment de l'homologation de l'acétamipride dans les années 1990, était qu'elle ne remontait pas dans le pollen et le nectar, rappelle-t-il. Depuis, il a été démontré que toute la plante était contaminée.
Il a également été établi que l'acétamipride voyage avec l'eau et que, par ruissellement, on peut en retrouver dans l'ensemble d'un champ, dans les forêts et les prairies alentour ou dans les ruisseaux. "Au Japon, une étude vient de démontrer qu'il pouvait littéralement pleuvoir des pesticides et notamment de l'acétamipride, qui n'est pas interdite là-bas", alerte Jean-Marc Bonmatin, en citant un article publié dans la revue Environmental Monitoring and Contaminants Research. En mars 2025, une autre étude parue dans Communications Earth & Environment a démontré que l'épandage de cet insecticide, même en faible quantité, avait conduit à une mortalité pouvant atteindre 92% chez trois espèces d'insectes des milieux limitrophes.
Une toxicité établie sur les pollinisateurs... mais pas seulement
La science a clairement établi la toxicité de l'acétamipride pour les pollinisateurs. "Ce produit est nocif pour les abeilles domestiques et il l'est encore plus pour d'autres pollinisateurs", affirme Philippe Grandcolas, directeur adjoint de l'institut Ecologie & Environnement au CNRS, à franceinfo. Il y a selon lui un "consensus parfaitement clair" dans la communauté scientifique sur le sujet. "Le doute n'est pas raisonnable, il y a des dizaines de travaux qui montrent que l'acétamipride peut avoir des toxicités chroniques très importantes sur des insectes pollinisateurs", insiste-t-il.
Les pollinisateurs ne sont pas les seules victimes potentielles de ces insecticides. "L'acétamipride, ça tape très large : ça décime les populations d'abeilles, c'est bien connu maintenant et prouvé par de nombreuses études scientifiques, mais cela a aussi un effet délétère sur de nombreuses autres espèces : oiseaux, amphibiens, invertébrés, mammifères...", explique Jean-Marc Bonmatin, spécialiste des néonicotinoïdes.
"Je ne connais pas un seul insecticide prévu pour tuer les ravageurs qui ne tue pas aussi les autres espèces, c'est inévitable."
Jean-Marc Bonmatin, chercheur au CNRS
à l'AFP
L'Anses évoquait ainsi dans un rapport (PDF) publié en 2022 la "forte toxicité de l'acétamipride pour les organismes aquatiques et terrestres". Des traces de pesticides ont ainsi été retrouvées dans la rate de certains cervidés, affectant leur poids, leurs organes génitaux ou la survie de leurs faons.
Des "incertitudes" sur les conséquences sur la santé humaine, selon l'Efsa
Pour ce qui est des effets de ces insecticides sur la santé humaine, l'Autorité européenne de sécurité alimentaire (Efsa) a fait évoluer ses recommandations au fil des années. En 2013, elle estimait que l'acétamipride risquait d'endommager le système nerveux humain quand elle était utilisée en trop grande quantité. En 2016, l'Efsa recommandait d'élever son niveau de dangerosité pour faire passer cet insecticide de la catégorie "nocif" à "toxique en cas d'ingestion", ajoutant qu'il était "susceptible de provoquer le cancer". Enfin, en 2024, l'Efsa a affirmé qu'il y avait des "incertitudes majeures" sur les effets de cette molécule sur la santé humaine. "Il est nécessaire d'avoir davantage de données pour parvenir à une compréhension plus solide et nous permettre d'évaluer les dangers et les risques", écrivait l'autorité, tout en recommandant d'abaisser les seuils autorisés.
De nombreux chercheurs et des cancérologues vont plus loin que l'Efsa. "On met souvent en avant les décisions des agences réglementaires, comme si, finalement, elles étaient un élément de contradiction par rapport aux avis scientifiques. En réalité, les décisions des agences réglementaires sont, comme leur nom l'indique, réglementaires par rapport à des critères qui sont très contraignants", explique Philippe Grandcolas. Cette même inquiétude concerne également l'Anses, qui sera chargée de décider de la réintroduction, ou non, de l'acétamipride et du flupyradifurone en France, sous la tutelle du ministère de l'Agriculture.
Une distinction doit être faite entre les décisions réglementaires et les études scientifiques, d'après Philippe Grandcolas. Le chercheur affirme ainsi que "les articles scientifiques sont parfaitement cohérents sur les dangers que représentent les pesticides". "Il y a de très nombreux éléments qui montrent que cette molécule [l'acétamipride] présente des dangers potentiels pour le développement du système nerveux de l'enfant et du fœtus", pointe Marc Billaud, cancérologue et chercheur émérite au CNRS. "Elle peut aussi s'accumuler dans des organes clés : le foie ou les reins. On suppose aussi, avec des éléments qui sont plutôt convaincants, qu'elle pourrait être aussi toxique pour la reproduction", ajoute-t-il.
What to Watch
AI outlook — possibilities, not facts
L'Anses prendra une décision concernant la réautorisation de l'acétamipride et du flupyradifurone en France.
Very likely · Within months
Open Questions
- L'Anses va-t-elle réautoriser l'acétamipride et le flupyradifurone ?
- Quelles seront les conditions spécifiques d'une éventuelle réautorisation ?
- Comment les "incertitudes" de l'Efsa seront-elles interprétées par l'Anses ?



