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Les lunettes connectées équipées d'intelligence artificielle et d'assistants vocaux, commercialisées depuis le début des années 2020, permettent la captation d'images du point de vue de celui qui les porte. L'association e-Enfance a signalé via le 3018 une vingtaine de cas de femmes filmées à leur insu par ce type de lunettes.
Emma* se souviendra longtemps de cette sensation. D’abord, il y a eu l’étonnement, les questions, et puis la peur et l’angoisse. Comme de nombreuses victimes avant elle, la jeune femme a découvert, il y a un an, une vidéo sur le réseau social Instagram dans laquelle elle et ses amies apparaissaient. Sauf qu’Emma n’a jamais donné son accord avant d’être filmée, pire, elle ne savait même pas qu’elle l’était. La publication de cette vidéo a été rendue possible grâce à des lunettes connectées.
Commercialisé dès le début des années 2020, l’objet équipé d’intelligence artificielle et d’assistants vocaux permet la captation d’images du point de vue de celui qui les porte. Une technologie qui pose problème. Selon l’association e-Enfance, le 3018 (numéro destiné aux victimes de cyberharcèlement) aurait dénombré pas moins d’une vingtaine de signalements de femmes filmées à leur insu par des lunettes équipées de caméra. Mardi, le parquet de Paris a affirmé avoir ouvert plusieurs enquêtes après avoir reçu des plaintes de femmes filmées à leur insu par les fameuses lunettes.
30.000 vues non consenties
Pour Emma, tout a commencé un soir d’octobre à Paris. Cette dernière raconte avoir été abordée dans la rue alors qu’elle rentrait chez elle avec deux amies. Habituées, les jeunes femmes n’ont d’abord « pas prêté attention » à cet homme insistant. « Il voulait nous ajouter sur les réseaux sociaux mais on a passé notre chemin », raconte-t-elle. Voyant que le groupe d’amies n’était pas intéressé, l’homme « s’est mis à bégayer et à se rouler par terre », retrace Emma. Les jeunes femmes ont d’abord émis quelques rires gênés. « On savait qu’il se donnait un rôle et qu’il faisait son intéressant, retrace-t-elle. C’est à cet instant que l’une de mes copines a remarqué un détail qui m’avait échappé : l’homme portait des lunettes Meta. »
Ce qui pouvait s’apparenter à du harcèlement de rue prit une tout autre tournure. Deux semaines après cette curieuse interaction, le frère d’Emma lui transmet une vidéo dans laquelle sa sœur et ses amies apparaissent. « La vidéo avait été coupée au bon moment, elle donnait l’impression que l’on se moquait du bégaiement de cet homme », se souvient la Parisienne. Celle qui ignorait jusque-là l’existence de ce contenu tombe des nues : la vidéo avait déjà généré plus de 30.000 vues et plusieurs dizaines de commentaires.
« Je me sentais très mal »
Emma n’en revient pas. En ouvrant l’espace commentaires, elle tombe nez à nez avec des propos tous plus insultants les uns que les autres et comprend « qu’il ne s’agit pas d’un prank ». « Je me sentais très mal, certains commentaires se moquaient du physique de mon amie, un autre mentionnait que nous méritions la pendaison », énumère la jeune femme encore sous le choc.
Etre filmé à son insu et exposé sur Internet constitue « une violation de l’intimité qui engendre une perte de contrôle et crée une grande détresse psychique et émotionnelle », chez les victimes, légitimise Laure Salmona, directrice du collectif Féministes contre le cyberharcèlement.
Comptes masculinistes
Pendant plusieurs jours, Emma et ses amies épluchent le compte Instagram sur lequel apparaît la vidéo volée. Elles découvrent rapidement qu’elles ne sont pas les seules victimes de cet agresseur. « D’autres vidéos de femmes étaient relayées, les internautes les insultaient gratuitement en commentaire », se souvient la vingtenaire. Rapidement, les trois amies comprennent de quoi il s’agit : « on s’est retrouvé sur un compte masculiniste ».
Via ce compte anonyme « l’utilisateur incitait d’autres hommes à filmer les filles sous prétexte de vouloir ''réguler le marché des femmes célibataires'' », cite-t-elle. Dans des captures d’écrans consultées par 20 Minutes, on apprend que ce dernier proposait à ses abonnés une somme allant de 20 à 40 euros par vidéo volée.
Une nouvelle forme de violence encore incontrôlable
Exposées à cette nouvelle forme de violence, les victimes se retrouvent généralement face à un « un vide juridique », pointe la spécialiste. « Quand j’en ai parlé autour de moi, beaucoup ne connaissaient pas ce fléau », prévient Emma. Ses parents, notamment, ont eu beaucoup de mal à comprendre la situation : « pour eux c’était inimaginable de pouvoir être filmé sans consentement par des lunettes ». Et la jeune femme d’ajouter : « Quand nous sommes allées au commissariat on nous a indiqué qu’on ne pouvait pas porter plainte ».
Grok, AirTag, lunettes connectées… Ces dernières années, de nombreuses innovations technologiques ont été détournées « par les hommes pour violenter les femmes », pointe Laure Salmona. Dans le cas des lunettes connectées, « on se doute que Meta ne pouvait pas ignorer » les dérives potentielles « à l’encontre des femmes », ajoute l’experte.
Une « monétisation des violences faites aux femmes »
Portées sur le bout du nez, les montures high-tech permettent de filmer en toute discrétion et engendrent chez les potentielles victimes « une surveillance généralisée et la peur du harcèlement augmenté ». « Depuis cette histoire, je fais beaucoup plus attention aux personnes qui portent des lunettes, mentionne Emma, avec le mouvement #MeToo, j’ai pensé qu’on serait plus rassuré dans la rue, mais avec ces nouvelles technologies, ce n’est pas le cas. »
À terme, les lunettes connectées pourraient aussi « être utilisées dans la sphère privée, notamment dans le cadre de rapports sexuels », prévient Laure Salmona. Le tout dans l’unique but de nuir mais aussi de créer de l’audience : « Ces vidéos permettent aux auteurs mais aussi aux plateformes de générer des revenus, on entre dans une forme d’air du spectacle et de la monétisation des violences faites aux femmes. »
Notre dossier sur l'intelligence artificelle
Incitées à ne pas déposer plainte, Emma et ses amies n’ont jamais su qui se cachait derrière leur harcèlement. Le compte Instagram a fini par être supprimé. La vidéo, elle, a disparu, mais réside encore dans les abysses du web.
*Le prénom a été modifié.
AI outlook — possibilities, not facts
De nouvelles plaintes seront déposées contre des utilisateurs de lunettes connectées pour tournage non consenti
Likely · Within months
Des débats législatifs émergeront concernant l'encadrement des lunettes connectées et autres dispositifs de captation discrète
Possible · Within months

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