En Espagne, les salons de coiffure deviennent des refuges pour les femmes victimes de violences conjugales
Quick Look
- En Espagne, des salons de coiffure forment leurs employés à repérer les signes de violence conjugale chez leurs clientes.
- Ce dispositif, inspiré par le meurtre d'Ana Orantes, s'ajoute à des lois et des mesures de protection pour lutter contre les féminicides.
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Why It Matters
En Espagne, des salons de coiffure sont formés pour détecter les violences conjugales. Ce dispositif vise à offrir un soutien aux femmes victimes, s'inscrivant dans une lutte plus large contre les féminicides.
Comme dans tout bon salon de coiffure, entre les mains de professionnels, des femmes recherchent un moment de détente à Séville (Espagne).
Mais dans celui-ci, un simple soin de cheveux peut libérer une parole longtemps retenue. Depuis un an, les coiffeuses sont formées à repérer d'éventuels cas de violence conjugale. "On peut souvent en détecter. Il peut y avoir un bleu, une marque dans le cou, un œil au beurre noir. Ce sont tous des signes d'agression. Et quand on voit que la cliente est prête à se confier, alors on l'aide. On lui dit où elle peut aller, qui elle peut appeler", explique Encarna Moreno, responsable du salon de coiffure.
Si les femmes osent se livrer à des confidences dans ces salons, c'est parce qu'elles s'y rendent souvent sans leur conjoint. À 70 ans, Rosa Cárdenas aurait aimé qu'un tel endroit existe plus tôt. Elle a enduré des années de violence, et à l'époque, son mari la surveillait de près. "Quand j'allais dans la rue, je regardais derrière moi. Je me disais, s'il me voit entrer dans les locaux d'une fondation pour femmes, il va dire : 'Mais qu'est-ce que tu fais ?!' J'en ai la chair de poule. Non, je ne pouvais pas demander de l'aide. Donc tout ce qui est fait ici pour aider les femmes, c'est vraiment bien. Parce qu'il faut vraiment avoir beaucoup de force pour s'en sortir", confie la cliente du salon.
Le meurtre d'Ana Orantes en 1997 a fait réagir le pays
Ici, huit cas ont été repérés l'an dernier. Des mains tendues insoupçonnées qui participent à faire chuter le nombre de féminicides en Espagne ; moins 30% en 20 ans. Ce qui a poussé le pays à agir, c'est le meurtre d'Ana Orantes. En 1997, elle dénonce à la télévision 40 ans de violence par son ex-mari. Il se venge 13 jours plus tard. "En rentrant chez elle, son ex-époux l'a rouée de coups, traînée dans le jardin, aspergé son corps d'essence et y a mis le feu", résume le journal de l'époque. Ana Orantes, 60 ans, avait déposé plainte plusieurs fois. Alors, en 2004, une loi intégrale ambitieuse est adoptée. Téléphone d'urgence, bracelet anti-rapprochement, ces mesures de protection sont appliquées massivement. Aujourd'hui encore, l'Espagne délivre six fois plus d'ordonnances d'éloignement que la France.
Ces dispositifs ont sauvé la vie d'Efigenia Vidal. Elle aussi a été confrontée aux violences répétées de son époux. "Quand j'entends une porte claquer, ça me fait sentir très mal, ça m'angoisse. Puis je me souviens que ça va, que je suis chez moi", raconte-t-elle. Il y a quelques années, elle a survécu à une tentative de féminicide. Ce soir-là, son mari surgit au domicile armé d'une batte de baseball. Il veut s'en prendre à elle et à leur fils : "On a appelé la police deux fois. Entre-temps, il a défoncé la porte, il a fait un trou énorme et il a passé la tête à travers. Je ne pourrai jamais oublier l'expression de son visage. C'était pas un visage humain, c'était celui d'un monstre. Il m'a frappée ici, sur le côté. Et ça m'a laissé des marques. J'avais le dos tout noir, j'ai toujours une boule à cet endroit. Elle ne partira jamais", se souvient-elle.
Efigenia porte plainte et demande le divorce. Pour la soutenir et lui permettre de partir pour de bon, le gouvernement espagnol lui donne 450 euros par mois pendant trois ans. Elle bénéficie aussi quelque temps d'une protection sur mesure, d'un téléphone grave danger pour joindre deux policiers. En civil, jamais loin, ils interviennent lorsque son ex-conjoint la harcèle. "Je le voyais, ici, sur une petite place en face de chez moi. Il me criait des choses comme : 'Espèce de salope, sors de chez moi, c'est ma maison !' Et, 'Je vais te tuer !' Alors, j'ai appelé la police, et puis, c'était fini."
"Ce type de violence exige une réponse efficace et immédiate"
Des autorités réactives et des tribunaux spécialisés, comme à Séville, capables de traiter des violences conjugales dans des délais ultracourts, 7 jours sur 7. Le juge Francisco Gutiérrez assure la permanence ce soir-là. "Ce type de violence exige une réponse efficace et immédiate. Ça permet d'éviter d'éventuelles rétractations, des désistements, et surtout, ça atténue la peur du système judiciaire et le manque de confiance dans notre justice", souligne le juge spécialisé dans les violences sexistes et sexuelles.
L'un de ces dossiers ce soir : une femme qui dit être victime des coups de son compagnon. Ils se fréquentent depuis un an. Elle a déposé plainte au commissariat dix heures plus tôt, et déjà, elle est entendue par le juge. Exceptionnellement, nous avons pu enregistrer l'audience. "Le médecin légiste vous a examiné, vous avez une plaie, une éraflure au cou, un hématome au bras gauche. Vous demandez une ordonnance d'éloignement, c'est ça ?", résume le juge. "Oui, parce que je suis déjà allé chez lui plusieurs fois. Mais lui aussi, il sait où j'habite", répond la plaignante.
Après 30 minutes d'échange, elle quitte la salle. Elle ne croisera jamais son agresseur présumé, interrogé dans la foulée. "Lui avez-vous tiré les cheveux ? L'avez-vous poussé ? L'avez-vous fait tomber ?", interroge le juge. "Non, elle est tombée toute seule", assure l'homme. "Êtes-vous devenu agressif ? L'avez-vous insulté ?", insiste Francisco Gutiérrez. "Non, jamais de la vie. Je n'ai jamais tenté quoi que ce soit pour l'agresser ou l'insulter", renchérit le suspect.
Cette fois, pas de condamnation, mais le profil de cet homme sera inscrit sur une plateforme suivie en continu par les juges, les policiers, les prisons et les services sociaux pour s'assurer qu'aucune de ses compagnes ne perde la vie.
Open Questions
- Le dispositif sera-t-il étendu à d'autres professions ?
- Quel est le taux de réussite des ordonnances d'éloignement ?
- Comment sont gérés les cas de violence entre femmes ?





