L'auteur est récompensé pour son roman traitant de l'affaire Louise Cansot, illustrant sa méthode d'enquête et son style singulier.
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Philippe Jaenada est un auteur spécialisé dans la réouverture d'affaires criminelles anciennes. Il a précédemment reçu le prix de Flore et le prix Femina.
Philippe Jaenada a reçu ce mardi le prix Goncourt pour son roman L’inconnue du quai de Javel (Flammarion). Une consécration pour l’auteur de 62 ans qui avait déjà dans sa besace un prix de Flore pour Le chameau sauvage, son premier roman publié en 1997, et un prix Femina pour La Serpe en 2017. À travers cette distinction, le jury du Goncourt récompense aussi une méthode d’écriture particulière et un style singulier, immédiatement identifiable. 20 Minutes vous propose de regarder de plus près ce qui constitue la patte Jaenada.
Tout commence par un fait divers
Depuis Sulak en 2013, Philippe Jaenada s’est fait une spécialité de la dissection d’un fait divers. L’inconnue du quai de Javel entreprend d’élucider la mort de Louise Cansot, modèle prisé des peintres de Montparnasse, à l’âge de 29 ans, en septembre 1949. Au printemps des monstres, en 2021, se penchait sur le kidnapping et l’assassinat du petit Luc Taron en 1964… La Petite femelle, en 2015, revenait sur la condamnation de Pauline Dubuisson pour le meurtre de son ex-petit ami au début des années 1950.
« Je me vois comme le barde dans Astérix. Un gars qui se tient sur le côté, dans la marge, loin dans le temps, qui observe, qui regarde, qui écoute, qui réfléchit, et ensuite, qui va la raconter », explique Philippe Jaenada à 20 Minutes. L’auteur, qui confie aimer regarder des documentaires true crimes « même quand ils sont mauvais », ne choisit pas un fait divers par hasard. « Il faut en priorité que je trouve les thèmes à explorer tout autour, les marqueurs de l’époque », résume-t-il. Ses ouvrages font ainsi le récit de la France de l’entre-deux-guerres ou de l’après Seconde guerre mondiale, des vies bohèmes, de la misogynie systémique, des avortements illégaux, des biais médiatiques, des injustices…
« Je vois les faits divers comme une porte que l’on peut ouvrir pour entrer dans la vie des gens, approcher leur humanité. Cela permet d’atteindre l’intimité, les drames, la méchanceté, la violence, l’avarice, la passion, les douleurs, les joies… », énumère l’écrivain.
Un travail d’enquête
Philippe Jaenada a pris l’habitude de fureter dans les rayonnages des archives, de compulser les articles de presse sur une affaire, de rouvrir les dossiers jaunis de la police. Il cherche le détail qui pourrait faire sens, l’élément passé inaperçu susceptible d’éclairer une partie du mystère… L’écrivain relate ce travail d’enquête long et minutieux tout au long de ses romans. Il évoque ses interrogations, fait part de ses doutes, de son sentiment d’être dans l’impasse, mais aussi de ses épiphanies.
« Je ne me prends pas pour un enquêteur du futur, ni pour un détective amateur, ni pour un justicier, je veux juste écrire des livres », assure-t-il. « Dans tous mes livres, je "reproche" à la société, à la justice ou aux flics d’enquêter à charge, de se faire une idée dès le départ. Je ne veux pas faire ça, je n’affirme rien », poursuit l’auteur. Au sujet de L’inconnue du quai de Javel, il avance :
« Si on me demande, en tant que Philippe Jaenada, qui est le coupable selon moi, je dirai que je suis sûr que c’est celui dont je parle dans le livre. Mais si j’étais policier ou juge, je ne m’avancerais pas autant. L’inspecteur-chef Ferrière a bossé, quand même. Avec ses collègues, il a interrogé toutes les personnes possibles autour de Louise Cansot. Mais il n’a pas creusé beaucoup. En lisant les rapports de police, j’avais envie de lui dire : "Mais demande-lui ça ou ça !" »
De l’humour
Les livres de Philippe Jaenada peuvent aussi être lus comme ses journaux de bord. D’autant plus quand son travail de rédaction s’accompagne d’une sorte de défi, telle que la lecture de l’intégrale des enquêtes du commissaire Maigret dans son dernier livre, ou le tour de France par les bords entrepris pour La désinvolture est une bien belle chose paru en 2024.
Quand il n’aborde pas un point précis de l’affaire qu’il examine, il raconte ses plus ou moins grandes mésaventures ou fait part de ses observations sur les errements de la justice et des médias, sur la banalité du quotidien ou sur les clients des bistros, ces lieux si réconfortants à ses yeux.
Si les romans de Philippe Jaenada abordent un drame avec sérieux, ils reflètent aussi la singularité et l’humour de leur auteur. Ainsi, un voyant rouge s’illuminant sur le tableau de bord de sa voiture de location dans La Serpe s’impose comme un curieux motif de suspense… Dans L’inconnue du quai de Javel, la disparition des pamplemousses jaunes devient un sujet de dissertation en plusieurs paragraphes et le récit de sa bataille avec un rideau de douche se révèle aussi bien épique que propice à provoquer un fou rire au lecteur.
Des parenthèses (dans les parenthèses)
Les détracteurs de Philippe Jaenada ont l’habitude de lui reprocher son usage immodéré des parenthèses. Il les ouvre pour apporter une précision, relater une anecdote ou exprimer une opinion. « C’est ma manière naturelle de m’exprimer par écrit : quand j’envoie une carte postale à ma mère, un mail à mon fils, c’est parsemé de parenthèses et de parenthèses dans les parenthèses. C’est le principe même de tout art : trouver le meilleur moyen, pour soi, de dire ce qu’on veut dire, de faire ressentir ce qu’on veut faire ressentir », se défend l’écrivain. Il ajoute :
« Si j’essaie de me freiner sur les parenthèses simplement parce que certaines personnes n’aiment pas, c’est idiot, ce n’est plus moi qui m’exprime : à quoi sert alors que j’écrive ? De la même manière, si on me reproche d’écrire un peu toujours le même livre, avec le même genre de personnages, de drames, aux mêmes époques, je dois changer ? Bien sûr que non, il y a assez d’autrices et d’auteurs pour qu’on ait le choix. Je me dis seulement : "Ecris ce que tu veux comme tu veux, ni plus ni moins." »
Le temps qui passe et l’oubli
« Ce qui m’émeut, me passionne, ce sont les êtres humains, et aussi le temps. J’aime constater son passage, c’est-à-dire que j’aime autant les choses ou les endroits qui sont demeurés à peu près intacts que ceux qui ont disparu. J’essaie de faire une sorte d’état de lieux, très modestement, je ne suis pas historien », nous déclare Philippe Jaenada.
Aussi, il n’hésite jamais à digresser pour donner des éléments biographiques sur des protagonistes très périphériques de l’affaire qu’il dissèque. Dans L’inconnue du quai de Javel, il raconte brièvement la vie d’un jeune homme qui s’est suicidé en se noyant dans la Seine, non loin de là où a été retrouvé le corps de Lise Cansot. « Un drame si ancien, une si petite vie oubliée », écrit l’auteur.
« Je cite toujours les noms dans mes livres. Si j’apprends dans le rapport de police le nom de la prof d’histoire d’un de mes personnages, disons Hélène Dupuis, je l’écris. Ça ne sert absolument à rien, estime-t-il auprès de 20 Minutes. Mais un jour, par exemple, j’ai reçu un mail d’une femme qui lisait La Serpe et m’écrivait : "C’est de ma grand-mère que vous parlez, elle était prof près d’Angers !" Je cite les noms pour laisser des traces, comme les plaques commémoratives. »

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