Le récit de survie parmi les loups durant la Seconde Guerre mondiale s'est révélé être une fiction construite par Monique De Wael pour échapper au traumatisme familial.
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Misha Defonseca a publié en 1997 un récit autobiographique affirmant avoir survécu à la Shoah en errant avec des loups. En 2008, elle a admis que son identité et son histoire étaient fictives.
Au milieu de la neige, une fillette blonde vêtue d’une cape rouge croque dans un lapin cru, sorti de la gueule d’un loup blanc. L’animal lui lèche ensuite le visage, en signe d’affection. Cette scène est issue du film Survivre avec les loups, sorti au cinéma en 2007. Le long métrage est une adaptation des mémoires de Misha Defonseca, succès littéraire éponyme paru en 1997 et traduit en 18 langues. Aidée par une plume, l’autrice née en Belgique puis émigrée aux Etats-Unis, y raconte son extraordinaire histoire : le périple d’une fillette pendant la Seconde Guerre mondiale, dans une Europe dominée par les nazis.
Alors que ses parents sont arrêtés en 1941, Misha décide d’aller vers l’Est pour tenter de les retrouver. Elle fuit la Belgique, la famille maltraitante de son oncle et son grand-père, pour un voyage à pied de plusieurs milliers de kilomètres qui la mènera en Allemagne, en Pologne, dans le ghetto de Varsovie, et en Ukraine. Souffrant de la faim et du froid, face au danger incessant, Misha sera notamment aidée par une meute de loups.
« Chance, coïncidences et instinct »
Ce récit poignant, elle le raconte d’abord autour d’elle, à Boston, où elle réside avec son mari. Puis, elle rencontre l’éditrice Jane Daniel qui l’encourage à transformer ses souvenirs en best-seller. Dans une archive de WCVB Channel 5 Boston, chaîne de télévision locale, retrouvée par Radio Canada, Misha Defonseca explique comment elle a échappé à la mort en « restant tout le temps dans les bois » ou encore comment elle a dû tuer un soldat au cours de son voyage. « Pour survivre, il faut trois choses dans la vie, annonce-t-elle au journaliste. De la chance, des coïncidences et de l’instinct ».
Mais l’année de la sortie du film au cinéma, la machine s’enraye. A la suite d’un différend commercial entre l’autrice et son éditrice, Jane Daniel publie sur son blog des pièces retrouvées par une généalogiste belge, remettant en cause l’identité de Misha Defonseca. En 2008, elle finit par avouer : elle a menti. Elle s’appelle Monique De Wael, elle est née le 12 mai 1937 à Etterbeek en Belgique et a été baptisée catholique. « Mais depuis que j’ai 4 ans je veux l’oublier », confesse-t-elle au Figaro, en 2008.
« Un monde pour survivre »
L’histoire de Monique reste tragique. Ses parents ont bien été arrêtés en Belgique en 1941 et sont morts en déportation. Son père, membre présumé d’un réseau de résistance, est accusé d’avoir livré des membres de son groupe sous la torture ou en échange d’un marché proposé par l’occupant, selon les versions. « On m’appelait la fille du traître », confiait Misha Defonseca dans Le Figaro. Un fardeau lourd à porter, analyse Aline Cordonnier, chercheuse en psychologie à l’UC Louvain, qui a particulièrement travaillé sur la Seconde Guerre mondiale, interrogeant des descendants de résistants mais aussi de collaborateurs.
« Il faut s’imaginer cette petite fille qui a 7 ans à la fin de la guerre, sûrement isolée, dans une réalité difficile, avec ce stigma sur les épaules qui engendre de la honte, une incompréhension voire une forme de colère… Est-ce qu’elle n’a pas imaginé un monde pour survivre ? Une histoire de rôles pour gérer le passé ? », imagine l’experte. Et de rappeler : « Le souvenir, n’est pas un enregistrement, la mémoire est toujours une reconstruction ».
« Je me suis raconté, depuis toujours, une vie, une autre vie, une vie qui me coupait de ma famille, une vie loin des hommes que je détestais. C’est aussi pour cela que je me suis passionnée pour les loups, que je suis entrée dans leur univers. Et j’ai tout mélangé », témoignait Misha Defonseca, évoquant une confusion entre « la réalité » et « son univers intérieur ». « J’ai raconté tout ce qui me revenait et comme cela me revenait. Sans jamais pouvoir vérifier, car j’étais une enfant. De tout mon être, j’ai ressenti, jour après jour, que mon histoire est vraie », ajoutait-elle.
Répression brutale
Convertie au judaïsme, l’autrice a indiqué s’être toujours sentie « juive ». « Plus tard, dans ma vie, j’ai pu me réconcilier avec moi-même en étant accueillie par cette communauté », expliquait-elle dans Le Figaro. C’est d’ailleurs dans une synagogue, le jour de Yom Hashoah, journée nationale du souvenir de la Shoah, qu’elle raconte son « histoire ». « Qu’est-ce qui se passe quarante ans après la guerre ? C’est la clé : est-ce le souvenir d’une vie qui a été ressentie comme de l’injustice et un besoin de s’identifier en tant que victime, au point d’avoir un ressenti plus proche de celui d’une rescapée de la Shoah que d’une fille de collaborateur ? », s’interroge Aline Cordonnier. Ou le tabou était-il trop fort pour assumer ce passé devant ses proches, eux-mêmes marqués par la mémoire de l’Holocauste ?
« Cette histoire révèle la brutalité de la répression durant la Seconde Guerre mondiale et la fragilité des premiers réseaux de résistance », note Chantal Kesteloot, historienne et responsable du secteur « Histoire publique » au CegeSoma au sein des Archives de l’État en Belgique. « Misha Defonseca est complètement victime, ses parents sont morts en déportation, mais c’est un passé qu’elle ne peut pas valoriser, poursuit l’historienne. Si elle avait raconté son histoire d’enfant de résistant tué par les nazis, l’ombre du comportement de son père aurait pesé et n’aurait pas rendu le récit recevable ». Son mensonge aura un prix. En 2014, à l’issue d’un feuilleton judiciaire, elle est condamnée à verser 22,5 millions de dollars à sa maison d’édition.

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