
Le 5 août 2018, Benyamin Nétanyahou a autorisé des transferts mensuels de 30 millions de dollars du Qatar au Hamas via l'émissaire Mohammed Al-Amadi, destinés selon Doha à l'aide humanitaire mais détournés partiellement vers les brigades Al-Qassam, comme le témoignent des responsables palestiniens et un ancien agent du Mossad, contribuant selon certains à la préparation de l'attaque du 7 octobre 2023.
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Depuis 2007, le Hamas dirige Gaza après un coup d'État, faisant face à un blocus israélien et égyptien, à la cessation des fonds de l'Autorité palestinienne et à l'effondrement de l'économie locale. Les marches du retour, organisées par le Hamas depuis 2018, visent à briser le blocus et à attirer l'attention internationale sur la situation humanitaire à Gaza.
Le 5 août 2018, Benyamin Nétanyahou réunit ses ministres. Le Premier ministre dirige une coalition de centre-droit. Il est à la tête du pays pour la quatrième fois depuis 1996. Ce jour-là, il a une annonce à faire. Il ne se doute évidemment pas qu'elle contribuera à changer le cours de l'histoire. Désormais, Israël autorisera un émissaire du Qatar à atterrir tous les mois sur le tarmac de l'aéroport Ben Gourion pour ensuite se rendre à Gaza, avec des valises de cash destinées aux dirigeants du Hamas. Le diplomate qatari s'appelle Mohammed Al-Amadi. Sur cette vidéo, il chuchote à l'oreille de l'actuel chef du Hamas en exigeant auprès de lui que la situation reste calme.
Car depuis quelques semaines, la situation à Gaza est explosive. D'abord, le Hamas qui dirige Gaza depuis le coup d'Etat de 2007 est à sec. L'Autorité palestinienne a cessé de verser de l'argent et a de plus en plus de difficultés pour payer ses fonctionnaires dans l'enclave. Et puis l'Égypte a fermé des dizaines de tunnels de contrebande entre le désert du Sinaï et Gaza sous l'impulsion du président Al-Sissi, opposé aux Frères musulmans et donc au Hamas. Pour l'organisation islamiste, c'est autant de taxes en moins. Il faut agir vite, alerter la communauté internationale qui pourra alors faire pression sur Israël. Le Hamas organise ce qu'on appelle "les marches du retour".
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Tous les vendredis, des Palestiniens de Gaza manifestent près de la barrière de séparation qui sera transpercée le 7 octobre 2023. Officiellement, ils revendiquent le droit au retour sur des terres qui leur appartenaient avant la création de l'Etat d'Israël en 1948. En réponse, l'armée de l'Etat hébreu tire à balle réelle. Les images font le tour du monde. Selon les Nations-Unies, 258 Palestiniens meurent pendant ces marches du retour dont au moins 46 enfants. Deux soldats israéliens perdent la vie. Le plan du Hamas a fonctionné. La communauté internationale exige désormais d'Israël une réponse humanitaire à la hauteur. Or l'Etat hébreu ne peut pas verser directement de l'argent à une organisation considérés comme terroriste par les États-Unis et l'Union européenne. Le Qatar servira donc d'intermédiaire.
Ses dirigeants partagent, en effet, avec le Hamas un certain nombre de valeurs liés au mouvement islamiste sunnite des Frères musulmans et le petit émirat est à ce moment-là isolé sur le plan régional après la rupture de ses relations diplomatiques avec l'Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, Bahreïn et l'Égypte qui l'accusent de financer le terrorisme.
Le 5 août 2018, Benyamin Nétanyahou annonce donc à ses ministres un compromis qui arrange tout le monde. Israël fait baisser la pression de ses alliés sans se compromettre dans le financement direct d'un ennemi tandis que le Qatar desserre l'étau diplomatique qu'il subit depuis un an. Pour le chercheur palestinien Qossay Hamed, le Hamas a clairement instrumentalisé ces marches du retour : "Gaza était dans une situation humanitaire critique. Le Hamas a donc décidé d'augmenter la pression sur la communauté internationale, sur Israël et sur les régimes arabes pour les faire bouger. C'est comme ça qu'ont commencé les marches du retour."
30 millions de dollars versés tous les mois
Pour autant, l'argent du Qatar a-t-il servi à financer les attaques terroristes du 7-Octobre ? Pour répondre à cette question, il faut d'abord se rendre à Gaza pour interroger les principaux acteurs de l'époque. C'est aujourd'hui impossible : trois ans après le massacre, Israël empêche toujours l'accès à l'enclave aux journalistes internationaux. Nous avons donc travaillé avec des journalistes palestiniens qui collaborent régulièrement avec Radio France. En avril dernier, Rami Almaghari a rencontré Ahmad Youssef, l'ancien conseiller du Premier ministre Ismaël Haniyeh assassiné le 31 juillet 2024. Il était, comme près d'un million de Palestiniens aujourd'hui, dans un camp de déplacés : "L'émissaire du Qatar Al-Amadi apportait tous les mois 30 millions de dollars, explique Ahmad Youssef. C'était pour qu'il n'y ait pas d'explosion de violence. Le Qatar a compris ça. Il a essayé d'aider. C'est de l'argent qui a été utilisé à des fins humanitaire. Il n'y a aucun doute sur le fait qu'il n'a pas servi à des activités terroristes", assure l'ex-conseiller du Premier ministre du Hamas. Selon lui, "l'argent des brigades Al-Qassam [la branche armée du Hamas qui a organisé et mis en œuvre l'attaque terroriste du 7 octobre 2023] venait des Iraniens, du Hezbollah, d'organismes de charité et d'autres mouvements islamistes."
Contacté par la cellule investigation de Radio France, un porte-parole du Qatar reconnaît que de l'argent a bien été transféré à Gaza. Mais il indique qu'il était destiné aux civils palestiniens sous le contrôle des agences de sécurité israéliennes. Doha affirme ne pas être responsable de la manière dont ces fonds ont été ensuite été alloués. Et si le Hamas a touché de l'argent, précise ce représentant de l'émirat, le Qatar n'en est pas responsable.
Sur les 30 millions alloués mensuellement par le Qatar, un tiers a été donné à des familles dans le besoin. Elles ont régulièrement reçu 100 dollars chacune. Un autre tiers a servi à payer des fonctionnaires du Hamas et le dernier tiers a été investi dans du fuel pour faire fonctionner l'unique central électrique de Gaza.
Des détournements de fond bien organisés
Dans son communiqué adressé à la cellule investigation de Radio France Doha précise que "rien n'a été livré directement par le Qatar", en s'abritant derrière les garanties de contrôle apportées par les Israéliens et les Nations-Unies notamment. Mais ce que le Qatar ne prend pas en compte, c'est qu'une fois à Gaza, l'argent n'a pas été tracé.
Le Hamas exerce dans l'enclave son pouvoir dictatorial et il est très compliqué, surtout en période de guerre, de faire parler librement les opposants. Un homme a cependant accepté de nous parler, à condition de protéger son identité. Il était un haut dirigeant de l'Autorité palestinienne, un membre du Fatah, le parti de Yasser Arafat, opposé donc au Hamas. Il a côtoyé de près Mohammed Al-Amadi, le porteur de valise qatari qu'il a rencontré à plusieurs reprises à l'hôtel Machtal dans la ville de Gaza. Pour lui, la destination de l'argent du Qatar ne faisait pas beaucoup de doute. Il décrit même précisément des mécanismes de détournement de fonds au bénéfice des brigades Al-Qassam : "Un tiers de l'argent qatari était destiné à l'entreprise de production d'électricité. Le Hamas facturait et reversait ensuite les revenus à sa branche armée. Il y avait une autre source de financement : des Palestiniens pauvres de Gaza recevaient chacun 100 dollars. Quand ils changeaient l'argent, ils devaient toucher à l'époque 360 shekels, selon le taux de change officiel. C'est la monnaie israélienne qu'on utilise à Gaza. Le taux de change officiel était d'un dollar pour 3,60 shekels. Dans la réalité, on ne vous en donnait que 300 shekels. Le Hamas récupérait donc 60 shekels, soit l'équivalent de 20 dollars : un cinquième de la somme par famille. C'était très malin." Un système bien rôdé, donc, qui selon cet officiel du Fatah a permis aux brigades Al-Qassam de récupérer une partie de l'argent qatari et donc potentiellement de financer l'attaque terroriste du 7 octobre.
Le Premier ministre se défausse sur ses services de renseignement
La décision est assumée. C'est ce qu'on appelle en Israël, la "Conception", autrement dit, l'idée qu'en laissant l'argent du Qatar couler à flot à Gaza, Israël va garantir sa sécurité. Un porte-parole du Likoud, le parti de Benyamin Nétanyahou, qui a voulu rester anonyme nous assure que c'est "sous la pression de l'Europe et des États-Unis", et donc sous contrainte, que le Premier ministre a accepté les transferts de fonds. Dans une interview donnée sur la chaîne de télévision israélienne I24 le mois dernier, Benyamin Nétanyahou affirme que "le soutien du Qatar a été autorisé après que les agences de sécurité israélienne, que ce soit le Shin Beth ou le Mossad [l'équivalent de la DGSI et de la DGSE en Israël] l'ait recommandé pour des raisons humanitaires. Le Shin Beh et le Mossad voulaient fournir une réponse humanitaire (...) C'était une erreur."
"Nétanyahou voulait que le Hamas continue d'être fort"
Un ancien membre du Mossad, en charge entre 2003 et 2016 d'une unité spécialisée dans l'analyse des flux d'argent destinés au terrorisme, a une autre analyse. Il s'appelle Udi Levy : "Benyamin Nétanyahou était totalement opposé à l'Autorité palestinienne et à l'idée qu'elle puisse créer un État. Sa stratégie était la suivante : si on divise Gaza dirigé par le Hamas et la Cisjordanie administrée par l'Autorité palestinienne, on n'aura jamais d'Etat. C'est dur à dire, mais dans cette perspective, le Hamas était une bonne chose pour Israël. Nétanyahou a peut-être pensé que la situation était sous contrôle. Mais ça a été une immense erreur."
Udi Levy affirme avoir été le premier à tirer la sonnette d'alarme. Dès l'arrivée au pouvoir du Hamas à Gaza en 2007, il fait remonter à ses supérieurs l'existence de fonds transférés dans l'enclave par une organisation caritative, la "Qatar Islamic charity", bien connue selon lui pour financer des éléments radicaux un peu partout dans le monde : "Ehoud Olmert d'abord Premier ministre nous a soutenu. Nétanyahou est arrivé en 2009 et il n'a pas réagi. Nous l'avons bien entendu averti. Nous avons ensuite eu la possibilité de monter des opérations contre le Hamas, mais il n'a jamais voulu y donner suite. Il est probable que le Premier ministre voulait tout simplement que le Hamas continue d'être fort et qu'il contrôle Gaza."
Selon Udi Levy, si l'argent du Qatar était la principale source de financement du Hamas, elle n'était pas la seule : "L'Iran a aussi commencé à envoyer de l'argent et le Hamas percevait 30% d'impôts sur tous les biens qui entraient à Gaza, dit-il. J'ai fait mes calculs. Entre 2020 et 2023, le Hamas a touché chaque année deux milliards de dollars. Avec ça, vous pouvez construire des tunnels ou acheter des missiles. C'est exactement ce qu'il s'est passé." L'unité d'Udi Levy a été dissoute en 2016 et l'ancien agent du Mossad dit avoir été poussé à la démission. Il considère que ce changement de priorité a été une erreur stratégique puisque, dit-il : "La lutte contre le financement du terrorisme a été réduite de manière drastique. C'est à ce moment-là que le Hamas a commencé à percevoir de l'argent pour construire ses incroyables structures. C'est le début, conclut-il, du processus qui a abouti au massacre du 7-Octobre."
"Le prix que nous paierons à long terme sera une grave atteinte à notre sécurité nationale"
Il faut préciser que Benyamin Nétanyahou a porté plainte pour diffamation contre Udi Levy après que l'ancien agent du Mossad ait émis publiquement l'hypothèse que le Premier ministre avait directement touché de l'argent du Qatar. En revanche, il ne l'a pas poursuivi sur le fait qu'il a été averti dès 2009 du financement du Hamas par le Qatar. Huit ans plus tard, quelques semaines après la réunion du 5 août 2018, un ministre de Benyamin Nétanyahou claque la porte du gouvernement pour les mêmes raisons. Le 14 novembre 2018, Avigdor Lieberman déclare : "Ce que nous faisons actuellement en tant qu'Etat, c'est d'acheter le calme à court terme, mais le prix que nous paierons à long terme sera une grave atteinte à notre sécurité nationale".
Terrible présage, cinq ans avant le massacre du 7 octobre.
Le pouvoir change de main, mais le Qatar continue de transférer de l'argent à Gaza
Benyamin Nétanyahou perd les élections du 23 mars 2021. Il est remplacé par Naftali Bennett puis un an plus tard par Yaïr Lapid. Ce sont donc d'autres responsables qui ont désormais accès aux évaluations des services de renseignements. Le constat est à ce moment-là sans appel comme l'affirme Eyal Hulata, un ancien du Mossad devenu conseiller à la sécurité nationale entre 2021 et 2023 : "La décision d'acheter le calme à Gaza a été prise par commodité. C'était une très mauvaise décision. On ne doit jamais acheter le calme au risque d'une menace future. Les faits étaient clairs. Les renseignements étaient les suivants : le Hamas utilisait cet argent. Les services de sécurité disaient au gouvernement qu'il y avait un risque et que ce risque devait être atténué." Le risque est donc identifié, mais, il n'est pas éliminé.
Le gouvernement de Naftali Bennett met fin au transfert d'argent liquide, par définition très difficile à tracer, et met en place un nouveau dispositif, comme l'explique Eyal Hulata : "La chose la plus importante, c'était d'éliminer le flux de cash. On a donc trouvé un mécanisme. Le Hamas percevait l'argent, mais il était ensuite transféré à des agences de l'ONU qui le convertissait en bons alimentaires. Ces bons alimentaires étaient envoyés à Gaza puis distribués à des familles que l'on avait pré-sélectionnées via nos services secrets intérieurs. Sauf que ce n'était pas suffisant. On a diminué le risque, mais on n'y a pas mis fin." Un aveu d'échec qu'Eyal Hulata explique par le fait qu'il était impossible, à l'époque, d'interrompre l'aide humanitaire. Il faut cependant rappeler qu'Israël exerce depuis 2007 un blocus illégal au regard du droit international sur Gaza et est donc aussi responsable de cette situation humanitaire.
Le retour du porteur de valises de cash
En décembre 2022, Benyamin Nétanyahou reprend le pouvoir. Après 18 mois dans l'opposition, il forme la coalition la plus à l'extrême droite de l'histoire d'Israël. Un homme revient également dans l'équation, le porteur de valises de cash qatari Mohammed Al-Amadi. Un mois seulement avant les attaques terroristes du 7 octobre 2023, le quotidien israélien Yedioth Aharonot révèle qu'une réunion est organisée dans un hôtel de Jérusalem, en sa présence, à la demande l'Etat hébreu, pour augmenter les transferts d'argent au Hamas via le Qatar. C'est le même message qui sera répété une semaine seulement avant les attaques par le chef du Mossad en visite à Doha.
Pour l'ancien conseiller à la sécurité nationale, Eyal Hulata, c'est bien la preuve de l'aveuglement du gouvernement et des services israéliens qui n'ont pas vu venir la pire attaque de l'histoire du pays : "Nétanyahou a pris la décision de continuer la même stratégie. Certains lui ont suggéré de mettre fin au transfert d'argent jusqu'à recevoir des garanties du Qatar qu'il ne financerait pas le Hamas. Nétanyahou n'a suivi aucun de ces conseils et a continué sa stratégie. Quand une enquête sera lancée, toutes les périodes seront examinées et notamment celle pendant laquelle j'étais conseiller à la sécurité nationale."
Vers une commission d'enquête indépendante ?
C'est l'enjeu du moment : toute l'opposition réclame la mise en place d'une commission d'enquête d'Etat indépendante pour faire la lumière sur les failles qui ont mené au massacre du 7 octobre. Benyamin Nétanyahou refuse, ce qui est inédit dans l'histoire de
AI outlook — possibilities, not facts
Une commission d'enquête indépendante sera finalement mise en place sous pression internationale ou judiciaire pour examiner les transferts de fonds qataris au Hamas et leur rôle dans l'attaque du 7 octobre 2023.
Likely · Within months
Les transferts de liquidités du Qatar au Hamas seront définitivement interrompus ou fortement conditionnés par des mécanismes de traçabilité internationaux d'ici la fin de l'année 2024.
Possible · Within months

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