Marc Bloch, historien et héros de la Résistance, entre au Panthéon
Quick Look
- L'historien Marc Bloch, figure de la Résistance et pionnier de la nouvelle école historique, entre au Panthéon le 23 juin.
- Son œuvre, notamment "L'Étrange Défaite", analyse la chute de la IIIe République et reste une leçon morale.
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Why It Matters
Marc Bloch, historien français et résistant, est entré au Panthéon le 23 juin. Il est reconnu pour ses travaux sur le Moyen Âge et son analyse de la défaite de 1940.
La réplique est belle et émouvante comme une scène de film. Alors que Marc Bloch est arrêté par les nazis et qu'il va être exécuté en juin 1944, un de ses compagnons, âgé de 16 ans, tremble et s'inquiète de savoir "si ça va faire mal". "N'aie pas peur. Ils vont nous fusiller. Ils ne vont pas nous faire de mal", le réconforte l'historien en une parole douce et apaisante. Le récit est peut-être enjolivé mais il dit beaucoup de l'aura de celui qui va faire son entrée au Panthéon le 23 juin aux côtés de Simonne Vidal, sa femme. C'est bien plus "qu'un grand frère de la République" que va célébrer Emmanuel Macron.
Universitaire, fondateur d'une nouvelle école de pensée historique, ancien combattant de deux guerres mondiales, rejeton d'une famille juive alsacienne qui choisit la France en 1871, martyr de la résistance… Autant de facettes qui participent à sa panthéonisation. Marc Bloch est aussi l'auteur de L'Etrange Défaite, où il tente d'analyser à chaud les raisons de l'écroulement de la IIIe République face à l'Allemagne nazie en 1940. C'est un réquisitoire contre les élites de l'époque et l'esprit de défaite qui peut résonner avec la situation contemporaine. Une leçon de morale pour tous les temps, comme le signifie aussi cette entrée au Panthéon.
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"Un patriote républicain"
Marc Bloch naît en 1886. Il est le fils d'un universitaire, professeur d'histoire, juif alsacien qui a choisi de rejoindre la France quand en 1871, l'Allemagne a annexé l'Alsace et la Lorraine. "Je ne revendique jamais mon origine que dans un cas : face à un antisémite", écrit-il dans L'Etrange Défaite. Sa famille illustre l'idéal républicain où les origines se fondent dans le creuset d'une volonté partagée d'un destin commun. "C'est un patriote républicain, profondément", résume Cécile Vast, historienne qui a contribué au numéro spécial de la revue Esprit consacré à Marc Bloch.
Pur produit de la méritocratie de l'époque, il mène des études brillantes : agrégé d'histoire, élève de l'Ecole normale supérieure, il commence par enseigner sa discipline en lycée. En parallèle, il poursuit ses recherches dans sa période de prédilection : le Moyen Age. La guerre de 14-18 interrompt cette ascension. Mobilisé dès les premiers jours du conflit, il y sera un combattant exemplaire, recevant la croix de guerre, cité quatre fois à l'ordre de l'armée. "Ces citations insistent sur son courage physique. C'est souligné plusieurs fois", précise Alya Aglan, historienne, autrice de La Double Mort de Marc Bloch (Flammarion), qui rappelle "qu'il a obtenu la Légion d'honneur à titre militaire".
Un médiéviste qui a révolutionné le métier d'historien
Au retour de la guerre, Marc Bloch épouse Simonne Vidal, engagée comme infirmière volontaire pendant le conflit, et qui l'assistera dans ses recherches. Enseignant à l'université, il écrit des ouvrages réputés sur le Moyen Âge, comme Les Rois thaumaturges (1924) ou La Société féodale (1939), qui font toujours autorité aujourd'hui. Avec un autre historien, Lucien Febvre, il fonde l'école des Annales. Il s'agit d'affirmer que l'histoire ne se résume pas à la chronologie ou à la vie des grands personnages, mais qu'elle englobe l'étude des mentalités et des groupes sociaux en se confrontant et se mélangeant à d'autres disciplines comme l'économie ou la sociologie. "C'est une école du décloisonnement qui rompt avec le récit national cher à la fin du XIXe siècle. On vit toujours sur cet acquis qui encourage l'étude du temps long", explique Alya Aglan.
Même s'il est médiéviste, Marc Bloch se penche sur l'histoire immédiate de son temps. "L'histoire comme discipline ne peut se résumer, d'après lui, à faire des fioritures dans le passé, mais sert au contraire à comprendre le présent", témoigne l'historienne Michelle Perrot dans le numéro hommage que consacre la revue Esprit à Marc Bloch. Il a notamment écrit un livre sur les fausses rumeurs qui ont couru pendant la Première Guerre mondiale, Réflexions d'un historien sur les fausses nouvelles de la guerre. "C'est un pionnier de la lutte contre les fake news", sourit Cécile Vast.
Héros et penseur de la Résistance
Lorsque la guerre éclate à nouveau, en 1939, Marc Bloch, 53 ans et père de six enfants, n'est pas mobilisable. Il tient pourtant à s'engager dans l'armée française. Il a comme responsabilité, entre autres, le ravitaillement en essence d'une partie des troupes françaises. Il vit au plus près la débâcle de mai-juin 1940 et en fera le récit à chaud dans L'Etrange Défaite. La même année, les premières lois antijuives de Vichy prononcent son exclusion de la fonction publique. Il ne peut plus enseigner à la Sorbonne. "Il est sidéré et meurtri car dans son idéal républicain, il n'y a qu'une seule citoyenneté", commente Ayla Aglan. Même s'il est réintégré quelques mois plus tard, cela reste une blessure béante. Simonne Vidal, souffrante, recherche la chaleur du Sud. La famille s'installe donc en zone libre et Marc Bloch trouve un poste à l'université de Montpellier. Mais il fait face à l'hostilité du doyen, partisan du maréchal Pétain. "Moi je comprends son entrée en résistance comme une réintégration de sa place dans la cité que lui a déniée le régime de Vichy", analyse l'autrice de La Double Mort de Marc Bloch.
Fin 1942-début 1943, il est en effet recruté par le mouvement Franc-Tireur. "Au départ, c'est juste une recrue de base chargée de distribuer des tracts. Mais les gens autour de lui se rendent compte que c'est un excellent organisateur et il gravit très vite les échelons grâce à cette capacité", explique Cécile Vast, chargée de mission au musée de la Déportation et de la Résistance de Besançon. Il multiplie les pseudonymes. "Narbonne" pour l'action. "Marc Fougères" pour ses écrits. "Ce qui est fascinant chez Marc Bloch, c'est qu'il est organisateur dans l'action, mais il est aussi un penseur de la Résistance", ajoute l'historienne, évoquant sa contribution aux Cahiers politiques de la France combattante, où il essaie de penser la France de l'après-guerre. "S'il avait survécu à la guerre, il serait devenu ministre de l'Education", appuie Alya Aglan.
Début 1944, il assure pendant six semaines la direction des Mouvements unis de la Résistance pour la grande région lyonnaise. Cela ne suffit pas pour en faire un des grands noms de la Résistance française, à l'instar de Jean Moulin, Raymond Aubrac ou Missak Manouchian. "Par manque de documents, sa résistance a été un peu sous-estimée", estime Alya Aglan. Marc Bloch est arrêté par les Allemands le 8 mars 1944. Il est torturé à la prison de Montluc, parle mais ne donne aucun renseignement précieux. Dans un hommage, son ami Lucien Febvre raconte que l'historien faisait cours à ses codétenus, entre deux interrogatoires. Il sera exécuté le 16 juin, à Saint-Didier-de-Formans, dans l'Ain. Simonne Vidal meurt deux semaines plus tard, emportée par un cancer.
Un héritage redécouvert dans les années 1980
Ce n'est pas ce chemin dans la Résistance qui permet à Marc Bloch de passer à la postérité, mais un livre singulier à la lucidité brûlante. L'Etrange Défaite est écrit entre juillet et septembre 1940. Le manuscrit sera caché pendant toute la guerre et ne sera publié qu'en 1946, deux ans après la mort de son auteur.
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"Français, je vais être contraint, parlant de mon pays, de ne pas en parler qu'en bien", écrit-il en préambule de la partie intitulée "Examen de conscience d'un Français". Dans cet ouvrage, l'historien fustige la faillite des élites militaires, politiques et syndicales qui, par conformisme ou aveuglement, n'ont pas préparé le pays au conflit et sont responsables de son effondrement soudain. "Il est sûr, en tout cas, qu'à nos dirigeants et, sans doute, à nos classes dirigeantes, quelque chose a manqué de l'implacable héroïsme de la patrie en danger", constate-t-il.
Cet ouvrage passe inaperçu à sa sortie, la France à reconstruire étant préoccupée de tourner la page. Les décennies passent, et si le médiéviste reste une référence en histoire, ce livre est un peu oublié. Ce n'est que dans les années 1980-1990 qu'il est redécouvert et que la vie de Marc Bloch est réévaluée. Des colloques et des ouvrages scientifiques tentent de réparer l'injustice. Des écoles et une université à Strasbourg commencent à porter son nom. Mais pas seulement. Les étudiants de l'ENA choisissent de lui rendre honneur en baptisant leur promo 1995-1997 de son patronyme. L'un d'entre eux, un certain Edouard Philippe, s'en explique à l'époque dans sa première apparition à la télévision : "C'est un excellent choix, j'en suis très fier", confie alors le futur maire du Havre.
Open Questions
- Quelle sera l'influence de son entrée au Panthéon sur la perception de son œuvre ?
- Comment son héritage sera-t-il transmis aux futures générations ?






