Notre salut : le réalisateur Emmanuel Marre plonge dans la collaboration à Vichy
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Le film "Notre salut" d'Emmanuel Marre, présenté à Cannes, explore la collaboration à Vichy à travers le personnage d'Henri Marre, un fonctionnaire ambitieux qui participe à la mise en place du système menant à la déportation des familles juives.
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Why It Matters
Le film "Notre salut" d'Emmanuel Marre, présenté à Cannes, se déroule à Vichy sous le régime du maréchal Pétain. Il suit Henri Marre, un ingénieur ambitieux qui propose ses services au nouveau gouvernement et intègre le CLC, un service chargé de gérer la main-d'œuvre française et étrangère.
Après avoir été sélectionné en 2021 à la Semaine de la critique avec Rien à foutre, son premier long-métrage co-réalisé avec Julie Lecoustre, qui racontait l'errance d'une jeune femme après la mort de sa mère, le réalisateur de 45 ans brigue une Palme d'or avec son second film, Notre salut, présenté à Cannes le 20 mai, qui sortira en salles le 30 septembre 2026.
Au lendemain de la débâcle, Henri Marre, la cinquantaine, un petit casier judiciaire et une vie sans gloire derrière lui, se rend à Vichy pour proposer ses services au nouveau gouvernement mis en place par le maréchal Pétain. Cet ingénieur patriote voit dans l'installation de ce nouvel ordre l'occasion de s'illustrer. Il a développé des nouvelles théories sur la rationalisation du travail et le "management", qu'il a développées dans son livre, Notre salut, un traité politique pétainiste édité à compte d'auteur. Après quelques manœuvres, il parvient à se faire embaucher au CLC (Commissariat à la lutte contre le chômage), un nouveau service du ministère du travail.
Cette instance s'occupe de gérer les travailleurs français, mais aussi la main-d'œuvre étrangère. De fil en aiguille, ce service se charge aussi de fournir la main-d'œuvre aux Allemands, via le STO (Service du travail obligatoire), puis après avoir recensé les travailleurs français et étrangers (mais "pas les indigènes coloniaux") et les travailleurs israélites, écartés de certains postes, les fonctionnaires du CLC se chargent d'organiser le "ramassage" et le transport des familles juives livrées aux autorités allemandes.
Henri, toujours très engagé dans ses nouvelles fonctions, tente de résoudre tous les aspects pratiques des missions qui lui sont confiées. En attendant de trouver un appartement correct pour sa famille, il entretient une correspondance épistolaire avec sa femme, qui laisse transparaître son mépris à elle, et son désir à lui de lui plaire.
"C'est un homme assez ordinaire qui a une ambition, mais le costume est trop grand pour lui, et qui est au fond une sorte de minable"
Swann Arlaud
à franceinfo Culture
"C'est un personnage qui se trompe à tous les coups. Il n'y a aucun moment où il s'arrête et il se dit : je n'ai pas réfléchi, j'ai été couillon. Même à la fin, quand ça devient vraiment évident qu'il est dans le mauvais camp, il persiste, jusqu'au bout. C'est étonnant, ça pose une question. Et pour moi, c'est hyperintéressant d'aborder un personnage avec une anomalie, avec une question sans réponse", confie le comédien.
"On a fait ce qu'on a pu"
Pour écrire cette histoire, Emmanuel Marre a puisé dans son histoire familiale. Partant de la correspondance entre ses aïeux, il a imaginé le parcours de son arrière-grand-père, fonctionnaire à Vichy, pour peindre le quotidien de l'administration à l'heure de la collaboration. Le film nous donne à voir sans filtre, à hauteur d'homme, le quotidien de ces fonctionnaires soucieux d'accomplir leur travail et qui participent, persuadés de bien faire, à la mise en place, rouage après rouage, du système qui a conduit l'administration française à prendre part aux crimes commis par les nazis. "On a fait ce qu'on a pu, avec les instructions que l'on avait", justifie Henri pour expliquer la participation du CLC aux rafles et au transport des familles juives vers la déportation.
"C'est dans ces détails-là qu'on voit les choses. Pas dans un système posé d'emblée comme diabolique, mais dans l'escalier marche après marche, où chaque marche semble anodine, et où on refuse de voir à quoi elle mène", estime le réalisateur. Quand le CLC est dissous en 1942, Henri devient un profiteur de guerre et se tourne vers les plus extrémistes.
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Le film raconte autant la défaite d'un pays et d'un système de valeurs ("Nous allons veiller à ce que la démocratie parlementaire ne revienne pas au pouvoir") que celle d'un homme. Le film brosse le portrait d'un homme qui échoue à se hisser à la hauteur de ses ambitions, et qui trouve dans le régime de Vichy de quoi se rêver un destin plus glorieux.
Le film montre, à l'instar de la famille Goering dans La Zone d'intérêt de Jonathan Glaser, comment des êtres médiocres, mais ambitieux et avides de reconnaissance sociale voient dans ce type de régime l'opportunité de se hisser plus haut et d'assouvir leur désir de revanche sociale. Le film s'attache aussi à mettre en scène le champ lexical de la collaboration, qui en dit long sur les idées sous-tendues par la politique menée à Vichy. Swann Arlaud incarne avec justesse ce personnage au costume trop grand qui se perd en voulant s'élever.
L'histoire au présent
Dans une mise en scène naturaliste, qui emprunte aux codes du reportage, avec une caméra à l'épaule, des lumières naturelles et des dialogues qui semblent ne pas avoir été écrits, le film saisit comme au présent, sans la distance du temps, la réalité de cette époque. "On filme l'histoire en connaissant la fin alors que dans ces lettres, on ne sait pas comment cela va se terminer. Le fil de l'histoire politique est discontinu, il s'agence mal", explique Emmanuel Marre, qui s'est documenté, a écrit un scénario précis, mais se laisse au tournage une grande marge de liberté.
"Il a écrit les scènes. Il y a le décor, il y a les personnages. II commence à filmer, et puis, ça dure. Il filme pendant 20 minutes. Mais il ne découpe pas. Il ne change pas d'axe. Il ne fait pas de contrechamp. Il filme comme en documentaire. Et 20 minutes après, il coupe, et à partir de là, petit à petit, on construit. Il nous donne des éléments de langage, mais on parle comme on parle. Donc, forcément, ça nous met à un endroit de vérité et de fragilité", confie Swann Arlaud. L'anachronisme de la bande originale souligne également cette impression de vivre l'histoire au présent.
Cette narration, qui se rapproche de celle choisie par le prix Nobel hongrois Imre Kertész pour raconter dans Etre sans destin sa déportation à l'âge de 15 ans, restitue une réalité nue, saisissante parce que débarrassée des récits qui, en couches successives, recouvrent avec le temps une vérité qu'on a du mal à regarder en face, et la triste banalité, presque mesquine, du mal.
La fiche
Open Questions
- What were the specific motivations of Henri Marre beyond ambition?
- How widespread was the participation of CLC officials in the deportation process?
- What was the long-term fate of Henri Marre after the war?
- What is the precise historical accuracy of the film's portrayal of the CLC's actions?




