« On ne peut pas mettre des arbres partout »… Pourquoi la végétalisation des grandes places de béton n’est pas si facile
Face aux vagues de chaleur, les municipalités françaises peinent à végétaliser leurs places publiques en raison de nombreuses contraintes techniques, patrimoniales et logistiques.
Quick Look
- Les grandes places minérales des villes françaises se transforment en îlots de chaleur l'été.
- Si la végétalisation est la meilleure solution pour les rafraîchir, elle se heurte à de multiples obstacles techniques, comme le poids, les réseaux souterrains et les règles patrimoniales.
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Why It Matters
Les vagues de chaleur estivales mettent en évidence la surchauffe des grandes places urbaines très minérales en France.
Elles avaient un petit goût d’enfer. Cet été, les places emblématiques des grandes villes françaises ont tellement chauffé qu’elles ont été désertées. De la place Stanislas de Nancy, à la place Bellecour de Lyon, en passant par le Capitole de Toulouse ou la Grand-Place de Lille, les majestueuses esplanades souffrent toutes du même défaut : très minérales, elles deviennent invivables quand la température grimpe.
Alors que notre climat se réchauffe irrémédiablement, les municipalités cherchent donc la bonne solution pour tenter de les « rafraîchir. » Mais ni les arbres en pot tentés à Lille et Toulouse, ni les ombrières artificielles de Lyon ne semblent efficaces. Pour estomper ces îlots de chaleur, la végétalisation est évidemment la meilleure solution. Mais elle se heurte à une multitude de contraintes qui la rendent parfois impossible. Exemple à Rennes, où la municipalité tente de casser une dalle bétonnée pour y planter du gazon. Pas simple.
A Rennes toujours, la place de la République n’en est pas vraiment une. Ce grand espace en partie réservé aux piétons est plutôt considéré comme le point central de la capitale bretonne, marquant une frontière bétonnée entre le nord et le sud. Historiquement, c’est la Vilaine qui passait là, scellant la limite entre les quartiers chics du nord et le petit peuple au sud. Depuis plus d’un siècle, la rivière a été recouverte, afin de faciliter les flux de circulation. Après de longues hésitations, la majorité de Nathalie Appéré a décidé de découvrir une partie de son fleuve en cassant un parking. Mais elle n’a pas pu le faire partout.
Tout casser pour tout refaire
Contrainte de garder un large passage entre la place de la Mairie et le majestueux palais du Commerce, la ville a choisi d’y planter un gazon. Mais pour cela, il lui faut d’abord (presque) tout casser, et reconstruire. Après avoir détruit l’ancien, coulé une dalle ferraillée de 15 centimètres d’épaisseur, puis étanchéifié avec de l’asphalte, les ouvriers pourront amener un mètre de terre dans laquelle ils planteront un gazon. « C’est le minimum si l’on veut avoir de grandes pelouses », explique Marc Hervé, premier adjoint à l’urbanisme.
L’un des problèmes de la végétalisation, c’est le poids. « Il faut à la fois que l’on répare la structure sous la place et que l’on renforce par-dessus. La dalle d’origine était beaucoup trop fine pour supporter le poids de terre et de la végétalisation », explique Jean-François Papin, qui conduit l’opération pour le compte de Rennes métropole. Au-dessus du fleuve, il sera d’ailleurs impossible de planter des arbres, limitant de fait la capacité d’ombrager l’espace. « On aurait besoin de beaucoup plus de terre, on ne peut pas faire une telle charge sur la dalle. »
Des réseaux cachés partout sous terre
Ici, c’est parce que la rivière passe dessous. Mais dans bien d’autres cas, ce sont des parkings souterrains qui empêchent les villes de creuser trop loin, comme ce fut le cas place du Capitole à Toulouse. Ou encore l’incroyable enchevêtrement de réseaux d’eau, de gaz, d’électricité ou de fibre optique qui chemine sous la surface. « Vous n’imaginez pas tout ce qui passe sous nos pieds. A chaque arbre que l’on veut planter, il faut tout vérifier. Les réseaux, l’accessibilité, la structure, l’impact pour les commerçants. Et dans le périmètre du centre ancien, les contraintes patrimoniales sont encore plus fortes », explique Marc Hervé.
L’adjoint à l’urbanisme en sait quelque chose. Depuis des années, ses services négocient âprement avec les architectes des bâtiments de France (ABF) pour modifier certaines places emblématiques. En 2022, la mairie socialiste avait reçu l’accord de planter 18 chênes face à l’Hôtel de ville. « La difficulté, c’est de ne pas perturber les façades et les alignements », détaille Marc Hervé. Le maire de Toulouse Jean-Luc Moudenc nous avait confié que c’est bien l’ABF qui avait freiné l’installation d’une ombrière « car la façade du Capitole doit être entièrement visible. » La ville Rose a donc opté pour des arbres en pot, qui souffrent encore plus de la chaleur et demandent un arrosage régulier pas toujours compatible avec les restrictions. A Rennes, les pelouses seront arrosées avec les eaux de pluie pompées dans la station de métro voisine.
En 2022, le député du Rassemblement national Frédéric Falcon soulevait d’ailleurs « une certaine intransigeance » des architectes des bâtiments de France, qui « bloquent nombre de projets d’amélioration énergétique. » L’urgence était alors de se protéger du froid, alors que le prix de l’électricité et du gaz s’était envolé. « Les architectes des bâtiments de France et les services patrimoniaux du ministère sont ouverts aux projets de végétalisation des espaces, dans le respect de leur histoire et dans l’intérêt de leur présent », nous promettait récemment le ministère de la Culture.
En plus de toutes les contraintes que nous venons de citer, il faut ajouter celle, primordiale, de la volonté des municipalités de transformer leurs places. Dans bien des villes, ces grandes étendues permettent l’accueil de grandes manifestations culturelles ou sportives. « On voit mal la fête foraine s’installer autour d’une forêt d’arbres plantés au milieu de l’esplanade de Gaulle », explique Marc Hervé. L’élu rennais assume que cette grande place minérale reste ainsi. « Il faut toujours du vide dans une ville. »
Open Questions
- Quelles alternatives durables pour les municipalités face aux îlots de chaleur ?
- Comment concilier patrimoine architectural et adaptation climatique ?





