"On répond au gouvernement, qui veut limiter notre droit de manifester" : pourquoi des cortèges "sauvages" se forment en marge des rassemblements déclarés
Des déambulations spontanées, organisées via des messageries cryptées, échappent aux déclarations en préfecture et posent problème aux forces de l'ordre.
Quick Look
- Des cortèges sauvages, organisés via Telegram et les réseaux sociaux, se multiplient lors des manifestations en France.
- Ces déambulations spontanées, non déclarées en préfecture, constituent une infraction et donnent lieu à un jeu du chat et de la souris avec les forces de l'ordre.
- Certains manifestants s'inspirent de la stratégie des manifestations de Hong Kong en 2019.
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Why It Matters
La France connaît une mobilisation nationale depuis deux mois. Les manifestations contre la loi Travail au printemps 2016 avaient déjà vu apparaître des cortèges sauvages. En 2019, les manifestants hongkongais avaient utilisé une stratégie de fluidité et de spontanéité dans l'espace public.
Une partie des CRS quitte Nation. Les manifs sauvages sont où ?, demande un internaute parisien sur la messagerie cryptée Telegram. Marseille en sauvage, proche rue d'Endoume, annonce, dans un autre groupe, un manifestant mobilisé dans la cité phocéenne. Voilà le type d'appels à des déambulations sauvages apparus jeudi 5 novembre, à l'occasion de la grande journée de mobilisation nationale, qui a réuni entre 575 000 et 1,6 million de personnes dans toute la France. Ils pourraient de nouveau se multiplier samedi lors des manifestations prévues à l'initiative de l'intersyndicale.
Ces cortèges parallèles se forment souvent de manière spontanée, généralement via les réseaux sociaux, avant, pendant ou après les manifestations autorisées par les préfectures, quand la nuit tombe. On peut se retrouver à 20 comme à 200, témoigne un habitué, installé en Aquitaine, auprès de franceinfo. Il n'y a pas de leader en tant que tel, c'est très autonome. Parfois, c'est planifié plusieurs heures en amont, parfois, c'est juste quelques minutes avant. L'idée, c'est de disparaître puis de réapparaître plus loin.
S'ensuit alors le traditionnel jeu du chat et de la souris avec les forces de l'ordre. De ma propre expérience, ça ne dure jamais longtemps, car les flics finissent par nous trouver, raconte un participant basé en Île-de-France. La loi est claire: organiser ou participer à une manifestation non déclarée en préfecture constitue une infraction. Les forces de l'ordre ont pour mission d'intervenir pour disperser les participants en pareil cas. Hier [jeudi], c'était assez facile. On a très rapidement orientés [les manifestants] vers la place de la République et on les a arrêtés, rapporte à franceinfo une source sécuritaire. Mais quand un cortège sauvage est mis en place par des individus d'ultra-gauche qui veulent en découdre, c'est effectivement un peu plus difficile.
Il y avait une fanfare, c'était extrêmement joyeux
Consciente d'être dans l'illégalité, Joy, qui organise des cortèges alternatifs ou des déambulations spontanées (selon ses expressions) dans le Pas-de-Calais, voit surtout dans ces méthodes une réponse au gouvernement qui veut limiter [leur] droit de manifester. Il nous interdit les centres-villes, il nous interdit des tracés, il nous interdit du matériel…, liste cette femme d'une vingtaine d'années. À partir de là, ces cortèges alternatifs sont une manière de protester, et même d'exister. On ne peut pas se satisfaire de ce qu'il se passe. Au plus fort, ils étaient une cinquantaine aux rendez-vous que Joy avait elle-même fixés dans sa région. Prochaine tentative, ce 7 novembre, à l'occasion d'un nouveau samedi de mobilisation.
Étudiante à Nanterre (Hauts-de-Seine), Lulu a elle aussi pris part à plusieurs cortèges sauvages dans la capitale depuis le mois de septembre. Elle décrit des groupes qui déambulent en musique : Il y avait une fanfare, beaucoup de chants, c'était extrêmement joyeux. Une fois, se souvient-elle, le regroupement avait atteint 150 personnes jusqu'au moment de la dispersion. C'est important de participer à ces cortèges dits sauvages, parce qu'on constate depuis quelques semaines la répression, mais aussi l'annulation des parcours de manifestations, notamment au dernier moment, abonde la jeune femme. Cela permet de montrer qu'on ne panique pas, qu'on sait se réorganiser.
L'exemple de Hong Kong
Cette stratégie des cortèges sauvages ou alternatifs n'a en réalité rien de nouveau. Au printemps 2016, lors des manifestations contre la loi Travail, ils étaient déjà récurrents. Mais ils semblent cette fois particulièrement plus structurés. Les RT [services des renseignements territoriaux] travaillent dessus en faisant une veille poussée sur les réseaux sociaux, confirme un commissaire.
Même si les contextes politiques restent très différents, plusieurs manifestants évoquent auprès de franceinfo l'expérience de Hong Kong. En 2019, à l'occasion d'un nouveau mouvement d'ampleur de contestation pro-démocratie, les manifestants hongkongais avaient fait de cette dissimulation dans l'espace public une stratégie de mobilisation. Plutôt que de concentrer les manifestants dans un lieu fixe, avec un parcours déterminé et une structure hiérarchique clairement identifiable, le mouvement privilégiait la fluidité, la spontanéité et la capacité à se reconfigurer rapidement, décrit pour franceinfo la chercheuse Rahaf Harfoush, anthropologue du numérique, qui a travaillé sur le sujet.
Le principe reposait sur une combinaison de mobilité physique et de coordination numérique. Les manifestants échangeaient des informations sur l'évolution de la situation, notamment sur la présence policière et les différents points de rassemblement, poursuit la spécialiste, invitée du Festival international des résistances démocratiques, à Paris, le 9 novembre. L'idée consistait à multiplier les foyers de mobilisation plutôt que de concentrer l'ensemble des participants dans un seul endroit.
Après deux mois de mobilisation en France, certains habitués des cortèges sauvages prônent même la stratégie du bouche-à-oreille, discret, à l'intérieur même des rassemblements. C'est sûrement plus compliqué de faire le nombre, mais le risque de se faire infiltrer est presqu'à zéro, estime un participant parisien.
What to Watch
AI outlook — possibilities, not facts
De nouveaux cortèges sauvages se multiplieront samedi lors des manifestations de l'intersyndicale.
Likely · Within days
Open Questions
- Combien de cortèges sauvages auront lieu samedi ?
- Quelles sanctions seront appliquées aux organisateurs de manifestations non déclarées ?
- Les forces de l'ordre parviendront-elles à mieux anticiper ces déambulations spontanées ?





