
Malgré des opérations courantes, de nombreux patients souffrent de douleurs chroniques invalidantes après la pose d'une prothèse de hernie. Un scandale sanitaire que dénonçaient le comédien Arnaud Denis et de nombreux victimes.
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Près de 250 000 personnes se font opérer d'une hernie abdominale chaque année en France, avec la pose fréquente d'une prothèse synthétique.
Il aimait la marche et la montagne. Il peine aujourd'hui à rester debout. Dans sa maison près d'Epinal, Marc Bohyn ressasse. C'est en 2023, qu'il observe une boule se former sous sa peau, au niveau du pli de l'aine, "comme une bosse qui s'accentue avec l'effort et qui peut faire mal", se souvient-il. Une "petite hernie" est diagnostiquée et une opération est rapidement programmée. Un parcours "banal" : en France, chaque année, près de 250 000 personnes se font opérer d'une hernie abdominale.
"C'est vraiment une chirurgie de routine, du quotidien", raconte cet anesthésiste réanimateur, fraîchement retraité. Comme pour 97% des patients opérés d'une hernie de l'aine, une prothèse en matière synthétique lui est implantée, pour contenir ses organes. "J'ai endormi moi-même beaucoup de personnes pour cette intervention. Je me disais que je serai au bloc opératoire à 7h30 et qu'à 10h15, ce serait terminé". Mais le réveil est douloureux, et les mois et années qui suivent encore plus. "C'est une sensation difficile à décrire : j'ai l'impression que mon pli de l'aine se tord, ça me brûle à l'intérieur, c'est comme si j'avais quelque chose en trop, qui pousse et qui fait mal". La douleur s'installe, 24 heures sur 24 et se déplace peu à peu vers les testicules : "comme quand on reçoit un coup violent au niveau des parties intimes. Les hommes savent très bien à quoi cela correspond".
Aucune position ne le soulage. Impossible de rester assis plus de trente minutes pour lire l'un des ouvrages de sa volumineuse bibliothèque ou pour déjeuner avec des amis. Plus moyen de mettre un pantalon sans le laisser ouvert. "C'est humiliant, chaque fois qu'on se lève, d'avoir son pantalon qui tombe par terre parce que les douleurs sont telles qu'il n'est pas possible de mettre un vêtement qui serre un petit peu". Ses petits enfants ? "J'essaye de les fuir. Ma petite-fille m'adore et me saute dessus. C'est ingérable". Les médicaments l'endorment ou lui provoquent des hallucinations. Marc Bohyn est aujourd'hui "un homme transformé par la douleur", raconte son épouse, Catherine. "Il se renferme, il n'échange plus, il ne parle plus : je l'aime toujours, c'est certain, mais il faut une forte dose d'amour pour continuer".
Chez lui, au-delà de la douleur, s'installent des sentiments de colère et de culpabilité aussi : "comment j'ai pu, alors que je suis médecin, être couillon au point de me lancer là-dedans sans avoir pris la moindre information ?". Parce qu'après l'intervention, Marc Bohyn fait des recherches. Il découvre peu à peu qu'il n'est pas seul.
En 2023, un jeune comédien, espoir du théâtre, Arnaud Denis, créé un groupe Facebook (qui compte aujourd'hui plus de 10 000 membres) et témoigne lui aussi de douleurs insupportables, après la pose d'une prothèse pour soigner une hernie de l'aine.
"Pression intestinale épouvantable". "Testicule qui devient noir". "Nausées". "Perte de 17 kilos en trois-quatre mois". Fatigue chronique intense. Au fil du temps, Arnaud Denis ne peut plus se nourrir, bouger, travailler, faire l'amour ou même rire comme avant. Des douleurs si terribles qu'elles l'ont conduit à se faire euthanasier en Belgique, le 22 septembre, à l'âge de 43 ans. "Je souffre trop et je sais qu'il n'y aura pas d'amélioration, confiait-il au printemps à la cellule investigation de Radio France. J'ai fait ce choix non pas par désespoir, mais par lucidité extrême". Lors de ses obsèques, à Paris le 1er octobre 2026, des patients, venus pour certains de loin, ont longuement applaudi le passage de son cercueil. "Arnaud Denis a permis qu'on se sente moins seul et qu'on se dise que ces maux-là ne sont pas dans notre tête", témoignait alors Coralie, qui s'estime elle aussi "victime des prothèses de hernies".
Ce que dénonçait le comédien et lanceur d'alerte, c'est un "double niveau de violence". "Première violence, on ne vous prévient pas assez des risques", expliquait-il. Comme Marc Bohyn, il n'avait pas conscience que l'opération pouvait mal tourner. "Les effets indésirables listés dans les notices des fabricants partent à la poubelle. Personne ne les lit, précisait alors Arnaud Denis. Infection, dommages aux organes avoisinants, migration de la prothèse, tout ça, c'est inscrit dans la notice. Pourquoi mon chirurgien n'a évoqué aucune de ces complications possibles ?". Deuxième niveau de violence, s'indignait le comédien, "on déplace la responsabilité sur le patient". "Vos douleurs sont psychologiques. Vos problèmes sexuels et digestifs sont psychologiques. Alors que beaucoup de patients n'ont aucun antécédent psychiatrique".
Une colère contre les médecins qu'il exprimait jusqu'à ses derniers instants : "j'en ai fini avec la maltraitance médicale", écrivait-il le 22 septembre sur son compte Facebook, dénonçant "l'abandon et le déni médical en France".
La défiance vis à vis des prothèses, le plus souvent fabriquées en polyester ou polypropylène, la communauté médicale ne l'avait pas vu venir. "Nous sommes tombés des nues", confie Hubert Johannet, le président de l'Académie de chirurgie. La pose de prothèse est considérée comme "le traitement idéal actuellement recommandé par les sociétés savantes internationales", rappelaient en avril 2025 plusieurs organisations dont la Société française de chirurgie pariétale – Club Hernie, dans un communiqué commun.
Il n'en a pas toujours été ainsi. Les prothèses ont remplacé peu à peu, depuis les années 90, la méthode de suture au fil. "Réparer au fil, c'est douloureux et puis surtout, il y a de la récidive", analyse Alain Valverde, chirurgien spécialisé à l'hôpital des Diaconnesses, à Paris. "Avec l'utilisation des prothèses, l'idée était de renforcer la paroi abdominale en diminuant les douleurs et en permettant une reprise physique beaucoup plus rapide". "C'est une opération qui marche tellement bien que je la propose à mes patients, à mes amis, à ma famille", ajoute-t-il. "Je suis un scientifique et les données qu'on a aujourd'hui globalement à propos des prothèses sont rassurantes, abonde le Professeur Pablo Ortega Deballon, elles font beaucoup plus de bien que de mal, c'est pour ça qu'on continue de les utiliser. Mais ça ne veut pas dire qu'on nie qu'il peut y avoir des effets secondaires ou indésirables, explique le chirurgien du CHU de Dijon. On en est conscients".
La prothèse, selon les sociétés savantes françaises, n'est pas le cœur du problème. Ces douleurs sont "inhérentes à la dissection chirurgicale", peut-on lire encore dans ce même communiqué, publié en 2025, et qui pointe, plus que les prothèses, les atteintes aux nerfs ou au péritoine, cette fine membrane qui tapisse l'intérieur de l'abdomen, pendant l'opération. "Ces douleurs concernent 5 à 10% des patients et sont invalidantes dans 1 à 5% des cas", reconnaissent les médecins. Un chiffre non négligeable alors que 2,6 millions de personnes ont été opérées d'une hernie abdominale en dix ans, entre 2014 et 2024 en France.
Malgré la solidité scientifique brandie avec confiance par les chirurgiens, certains ont semble-t-il perdu leur sang-froid face aux critiques. Sur LinkedIn, plusieurs d'entre eux, parfois de grands professeurs, parlent de "croisade médiatique", de "bruit infondé" et insultent même les patients, les traitant de "complotistes anti-prothèses" ou encore de "grandes gueules ignares qui déversent leur ignorance sur internet". Des messages qui ont été depuis en partie supprimés.
En consultation, le cas du comédien Arnaud Denis est parfois directement évoqué. "Le chef de service qui m'a reçue ne m'a pas auscultée. Il ne m'a pas touchée, raconte par exemple Sarah, réalisatrice*, à la cellule investigation de Radio France. Ce chirurgien est juste resté derrière son bureau en traitant Arnaud Denis de fou", témoigne-t-elle. L'acteur a aussi été brutalement insulté, quelques jours avant sa mort, par une neurochirurgienne spécialisée dans la prise en charge des douleurs chroniques, qui lui a envoyé directement des messages privés sur Instagram. "Vous êtes un faible et un menteur". "C'est un peu excessif vues les douleurs que je vois de faire le Calimero qui veut mourir". "Je peux vous présenter de jeunes patients qui se battent et qui ne sont pas en train de chialer sur les réseaux". "Vous pouvez vous tuer, pourquoi déverser tant de haine". Arnaud Denis s'en émeut alors auprès d'une proche : "je me fais agresser sur Instagram".
Cette neurochirurgienne, que nous avons identifiée, a d'abord assuré avoir pris contact avec Arnaud Denis dans "une démarche de bienveillance". Confrontée à la violence de ses écrits, elle a précisé qu'il n'était pas son patient et qu'elle avait agi ainsi, "avec un peu de provocation" pour le dissuader de se faire euthanasier. "C'est peut-être une énorme erreur de ma part, mais je reste convaincue que c'est un énorme gâchis parce qu'il n'a pas été pris en charge comme il aurait dû", insiste ce médecin, qui avance, sans connaître son dossier médical, la piste psychiatrique. "Il était dans une colère monstrueuse. Son combat était la prothèse, il a oublié que son combat, c'était de se soigner". Une psychiatrisation de la douleur dont témoignent de nombreux autres patients.
Après la mort d'Arnaud Denis, la Société française de chirurgie pariétale a cherché à encadrer les prises de parole des médecins, en diffusant des conseils sur son site internet. "Pour vos patients, nous vous suggérons une formulation prudente et factuelle, sans spéculation". Quelle formulation ? "Nous avons appris ce décès avec beaucoup de tristesse. La situation rapportée est exceptionnelle".
L'ANSM, l'Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé a, elle, jugé le sujet assez sérieux pour mettre en place une "surveillance renforcée" de ces dispositifs médicaux. Si elle a reçu très peu de signalements entre 2020 et 2024, moins d'une trentaine par an, leur nombre a été multiplié par quatre en 2025, après la médiatisation du témoignage d'Arnaud Denis. Un chiffre encore étonnamment bas comparé au volume des opérations et aux risques connus. "Une anomalie statistique", estime le médecin en santé publique Pierre-Henri Moury qui vient de publier une étude sur le sujet. "Il y a un décalage massif entre les données de la science et le retour qui est fait aux autorités de santé, estime ce docteur, lui-même patient. "À partir de ce moment-là, il y a un biais, une perception tronquée entre ce qui se passe dans la vraie vie et ce qui remonte aux autorités de santé et in fine aux décideurs politiques". Comment expliquer alors ce faible taux de signalements ? Les chirurgiens font très rarement remonter des effets indésirables. "Je n'en ai fait aucun parce que je n'ai jamais pensé qu'il se passait quelque chose avec la prothèse", assume par exemple le professeur Pablo Ortega Deballon, à Dijon.
Côté patients, nombreux sont ceux qui expliquent ne pas réussir à aller au bout de leur signalement parce qu'ils ne savent pas quel modèle de prothèse leur a été implanté. Une aberration : la remise d'une carte d'implant, post opération, est aujourd'hui obligatoire. "Les victimes n'ont pas toujours cette information et cherchent à la récupérer en demandant une copie de leur dossier médical, explique Maître Pierre Debuisson, qui a regroupé et transmis des centaines de signalements à l'ANSM ces derniers mois. Mais c'est en réalité un véritable parcours du combattant. Il faut demander deux fois, trois fois, quatre fois les éléments. Les gens finissent par abandonner : c'est un système pervers". Pour cet avocat, l'ANSM a une grande part de responsabilité : "dire qu'il y a peu de signalements alors que tout est fait pour les limiter au maximum, ce n'est pas honnête".
"L'ANSM, je dis souvent que c'est une alarme silencieuse ou un chien de garde qui n'aboie jamais", tacle de son côté Maître Philippe Courtois, qui a travaillé ces dernières années sur des dossiers de santé majeurs : Mediator, prothèses PIP ou encore Dépakine. "Aujourd'hui, pour moi, il y a véritablement l'émergence d'un scandale de santé publique, prévient cet avocat spécialisé, qui défend Arnaud Denis et sa famille, et qui a déposé plainte avec constitution de partie civile en septembre dernier, après un premier classement sans suite. "On est sur la même vague que les scandales précédents : on sait que ça arrive. Tirons aujourd'hui les leçons du passé. Et faisons quelque chose". Philippe Courtois travaille actuellement sur les dossiers de 118 autres patients.
Vivement critiquée, l'ANSM a organisé depuis l'an dernier deux réunions en présence de médecins et de patients. Lors de ces échanges parfois houleux, et auxquels la cellule investigation de Radio France a eu accès, la question de la qualité de l'information aux patients est centrale. "C'est vrai que dans une consultation préopératoire qui dure 15-20 minutes, c'est compliqué d'expliquer la maladie, la technique chirurgicale et de donner les quinze complications potentielles sans gradation", avance par exemple l'un des chirurgiens présents lors de l'une de ces réunions en juin 2025, "il peut y avoir des complications très très graves mais très très rares, (...) un patient ne peut pas retenir tous les messages qui passent à la mitraillette". Des propos qui déclenchent immédiatement la colère de plusieurs patients. "À ce moment-là, vous pouvez peut-être vous dire que vous mettrez 30 minutes en consultation [pour informer] au lieu de 15 ?", lance alors Arnaud Denis. "C'est difficile à entendre", poursuit un autre homme.
Patients mal informés. Mal accompagnés. Parfois dénigrés. La cellule investigation de Radio France a aussi identifié des cas de patients opérés, alors qu'ils semblaient en situation de contre-indication médicale. "On se sent trahis et terriblement seuls, confie encore Sarah*, la réalisatrice. La jeune femme, elle aussi en souffrance, a découvert, en lisant la notice de sa prothèse Versatex, un avertissement à destination des femmes voulant avoir un enfant : "Il est écrit que 'le chirurgien doit être attentif au fait que ce produit ne s'étirera pas suffisamment pour s'adapter à l'évolution du corps de la patiente'". Sarah veut un deuxième enfant. Sa chirurgienne lui avait assuré par écrit qu'il n'y aurait aucun problème.
Il y a aussi le cas d'Aïcha*, opérée à 15 ans et dont la mère, lors d'une réunion publique à l'Assemblée nationale en avril dernier, pleurait sans pouvoir s'arrêter. "Ma fille a 17 ans, elle ne va plus à l'école. Elle est très ambitieuse, très intelligente, sportive... Elle ne fait plus rien. Elle n'a plus sa vie de jeune fille". Sur la notice de sa prothèse, il était aussi indiqué que la pose d'un implant était contre indiquée sur "les enfants en croissance". "Je me sens extrêmement coupable, parce que ma fille est mineure. C'est
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