30 ans, 28 ans, voire moins… Faut-il s’inquiéter pour la date de « péremption » des joueurs du XV de France ?
Entre calendrier exigeant, entraînement précoce et cascade de blessés, le rugby français s'interroge sur la longévité de ses stars à l'approche de la Coupe du monde.
Quick Look
À l'approche des test-matches d'automne, le sélectionneur du XV de France Fabien Galthié s'alarme de l'usure physique et de la baisse de longévité des joueurs, liée à une précocité accrue et à l'intensité du rugby moderne.
AI-generated summary
Why It Matters
Le XV de France s'apprête à disputer des matches d'automne face aux Fidji, à l'Afrique du Sud et à l'Argentine avec un effectif touché par de nombreuses blessures.
Fabien Galthié est d’humeur bougonne en ce début de mois de novembre. Alors que le XV de France doit disputer trois matchs de Championnat des Nations (nouvelle manière plus sexy d’appeler les tournées d’automne et d’été), face aux Fidji ce samedi, puis à l’Afrique du Sud et à l’Argentine, le sélectionneur doit faire face à une cascade de blessés. Une vingtaine, selon son propre décompte, parmi lesquels Matthieu Jalibert, Thomas Ramos, Julien Marchand, Thibaud Flament ou Emmanuel Meafou.
« C’est un sujet dans le rugby français. Ça n’est pas nouveau, c’est un problème depuis que je suis à la tête de la sélection », regrettait-il en conférence de presse, fin octobre. Un mois plus tôt, sur le plateau du Canal Rugby Club, il était allé plus loin sur ce sujet de l’usure physique. Alarmiste, il estimait que la date de péremption des joueurs internationaux était en train de diminuer dangereusement. « On a remarqué qu’après 27 ou 28 ans, le vieillissement s’accélère dans notre écosystème », assurait-il.
Moins de matchs, mais beaucoup plus de fatigue
Les maux sont connus : si les joueurs, grâce aux accords entre la FFR et la Ligue en France, et aux nouvelles directives de World Rugby de manière générale, disputent moins de matchs qu’il y a 20 ans, la débauche physique sur une saison est sans commune mesure. Le temps de jeu effectif lors des rencontres a explosé, passant de 25 minutes en 1995 à plus de 34 minutes lors de la Coupe du Monde 2023. Il dépasse même régulièrement les 40 minutes sur les dernières années (43 minutes par exemple lors de la victoire des Bleus contre le Japon en 2024).
En plus, l’intensité n’a plus à rien à voir, avec un nombre de courses et de contacts qui atteignent des sommets. En parallèle, les recommandations de cinq semaines de repos pendant l’intersaison et de 12 semaines sans contact dans l’année ne sont pas forcément suivies. À cette usure physique s’ajoute la fatigue mentale, qui empêche le corps de bien récupérer. Une sorte de cercle vicieux, en somme.
C’est là que l’on s’inquiète pour nos vedettes, Antoine Dupont (29 ans), Romain Ntamack (27), Damian Penaud (30), Anthony Jelonch (30) ou Greg Alldritt (29), pour parler de ceux aptes pour le front cet automne. La colonne vertébrale de l’équipe de France serait-elle trop vieille pour les batailles à venir, et notamment la Coupe du monde l’an prochain en Australie ?
Ce n’est pas l’avis de Fabien Pelous, ancien capitaine des Bleus et exemple rare de longévité dans le rugby, avec 118 sélections accumulées entre 1995 et 2007. « Je pense que l’apogée de cette génération, c’est vraiment maintenant, affirme-t-il en contre-pied. Si on prend les stats des champions du monde à travers l’histoire, ils avaient plutôt des moyennes d’âge assez élevées, à l’image des Sud-Africains en 2023. Moi je le vois de manière positive, on aura une équipe beaucoup plus mature l’an prochain qu’il y a trois ans. »
Précocité
Les Springboks affichaient effectivement une moyenne d’âge de 30,4 ans lors du Mondial remporté en France (26,8 pour les Bleus), soit la plus élevée de l’histoire pour un vainqueur. Mais on ne peut pas comparer l’incomparable. Tout le rugby sud-africain est tourné vers la sélection, et les joueurs qui la composent, si l’on résume grossièrement, ne jouent que six mois dans l’année. Impossible en France, où la saison en club est très dense, avec un championnat domestique de très haut niveau et des objectifs à remplir en Coupe d’Europe. Inconcevable de faire all in sur l’équipe nationale. Pelous poursuit :
« On ne peut pas avoir le beurre et l’argent du beurre, vouloir développer un sport mais avec des stars qui jouent très peu. Notre championnat est très valorisé, donc très rémunérateur. Et les joueurs s’y régalent, comme en Coupe d’Europe. C’est important pour eux, comme pour leurs clubs, les supporters et plus globalement les territoires, qui en ont besoin. On ne peut pas tout sacrifier à l’équipe de France, même si à certains moments, il faut le faire un peu plus, comme sur cette année qui mène à la Coupe du monde. »
Le système français est en quelque sorte victime de son succès. Et sur la question de l’usure, subit les conséquences d’une évolution que l’on voit aussi dans le foot : les joueurs démarrent leur carrière plus tôt qu’avant. Ce qui ne concernait auparavant que quelques pépites (Serge Blanco, Philippe Sella, Fred Michalak) est devenu la norme.
Parmi les 15 titulaires contre les Fidji, sept ont démarré en pro à 18 ans, et Antoine Dupont encore plus tôt (17). Seul François Cros avait plus de 20 ans lors de ses premiers pas chez les grands. À titre de comparaison, l’âge moyen des débuts est de 18,4 ans pour cette équipe, contre 19,9 ans pour les Bleus ayant joué le quart de finale de la Coupe du monde 2007 contre la Nouvelle-Zélande.
La délicate gestion du pic de croissance
« Cette génération est la première à avoir été biberonnée au rugby pro très tôt. Les joueurs se sont entraînés plus dur, plus jeunes, relève Fabien Pelous. On ne peut pas comparer avec mon équipe, c’était encore le rugby amateur, mais même par rapport aux années 2000. Les jeunes commençaient à s’entraîner de manière quotidienne seulement à partir de 17 ans, voire 18. Maintenant ils commencent à 14 ans. Donc c’est quatre années où la machine commence à s’user, alors que parfois elle n’est même pas finie de développer. »
L’ancien deuxième-ligne prend l’exemple ultime de Romain Ntamack. Il a vu le fils d’Émile, son ancien équiper à Toulouse et chez les Bleus, s’exercer quasiment tous les jours à partir de ses 10 ans. C’est là qu’on entre dans le cœur du sujet de la prévention. Sébastien Ratel est professeur des universités et chercheur en STAPS à l’Université Clermont Auvergne. Il intervient au nom de la FFR dans des clubs et des écoles de rugby pour pousser les éducateurs à prendre en compte la croissance des enfants et des ados dans la charge de travail imposée.
« Si on veut entraîner convenablement, éviter les blessures et former vraiment des futurs champions, il faut connaître le jeune et prendre en compte ses caractéristiques », professe-t-il. La question de la croissance est centrale. Un garçon connaît en général un pic vers 14 ans, âge où il peut grandir de plus de 10 centimètres en seulement quelques mois. Le chercheur avertit :
« Si la charge de travail autour de ce pic de croissance est mal gérée, ça peut entraîner des blessures de surutilisation, fragiliser tout le corps et empêcher finalement le joueur d’être performant dans la durée. Il faut construire les choses de manière progressive, travailler l’adaptabilité et robustesse, et surtout éviter de vouloir de la performance à court terme pour les jeunes. »
Il existe aujourd’hui des outils pour estimer l’âge de ce pic de croissance, et donc connaître les périodes où il faut être particulièrement vigilant. Cela fait une quinzaine d’années, maintenant, que le sujet est pris en compte. Encourageant, mais insuffisant pour avoir eu le temps d’infuser à tous les étages. « Ça demande encore beaucoup d’efforts », insiste Sébastien Ratel. En écho au sélectionneur, il ne parlerait pas pour sa part de « vieillissement accéléré », mais « de formation des jeunes accélérée, plutôt ». Avec des conséquences potentielles en bout de chaîne sur la durée des carrières.
Ou alors, il faut assumer le fait qu’elles ne soient pas « plus courtes », comme le craint Galthié, mais décalées. Au lieu de jouer au plus haut niveau entre 20 et 32 ans, on le fait entre 18 et 28. Quant au titre tant attendu de champion du monde, peut-être ne viendra-t-il jamais pour cette génération, du fait de ces spécificités françaises. Serait-ce si grave ? Elle aura tout de même apporté son lot de bonheur, avec trois victoires dans le Tournoi (dont un Grand Chelem), des déculottées historiques infligées à l’Angleterre et à la Nouvelle-Zélande, et des bastons mémorables face aux Sud-Africains.
« Elle le mériterait quand même, considère Fabien Pelous. Elle est, à mon sens, la meilleure qu’on ait eue dans l’histoire. Le rugby français a fait des exploits, mais c’est resté des exploits, on n’était pas au niveau des meilleures équipes. Là, ce XV de France se pose au niveau des meilleures. » Le mythique deuxième-ligne prend deux secondes, puis ajoute en souriant : « Même avec des joueurs un peu usés. »
Open Questions
- Comment la FFR va-t-elle adapter la gestion des jeunes joueurs pour limiter l'usure ?




