
Jordan Bardella, président du Rassemblement national, conteste les révélations de Mediapart concernant des écrits antisémites lui étant attribués, en dénonçant des montages grossiers et des captures d'écran manipulables, tandis que des tweets anciens contenant des références à des expressions liées à l'idéologie soralienne refont surface, suscitant un débat sur son passé au Front national.
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Jordan Bardella, âgé de 31 ans, est devenu président du Rassemblement national après avoir gravi les échelons du Front national auquel il a adhéré en 2012. Il est présenté comme un visage de la dédiabolisation du parti voulu par Marine Le Pen, mais son passé sur les réseaux sociaux, notamment Twitter, refait surface avec des contenus jugés problématiques par des observateurs du conspirationnisme.
"Des montages grossiers, d’obscures captures d’écran manipulables." C'est ainsi que Jordan Bardella a réfuté, jeudi 1er octobre, les nouveaux éléments avancés par Mediapart au sujet d'anciens écrits antisémites qui lui sont attribués. Le patron du Rassemblement national, soutenu par un parti qui s'affiche uni derrière lui, continue de contester les révélations du média d'investigation, lequel s'est basé sur une extraction de conversations Messenger authentifiées par un huissier de justice.
Mais alors que le RN insiste sur l'impossible authenticité de messages privés, en affirmant que Jordan Bardella n'en est pas l'auteur, le compte X (ex-Twitter) officiel de l'eurodéputé de 31 ans éclaire d'une autre manière le parcours du jeune militant qu'il était au milieu des années 2010. Franceinfo a retrouvé plusieurs messages - également repérés par le journal Marianne- qui interrogent sur la pensée de celui qui a très vite gravi les échelons du parti d'extrême droite et incarné le visage de la dédiabolisation voulue par Marine Le Pen.
Le militant du Front national, entré au parti en 2012 après la première campagne présidentielle de Marine Le Pen, crée son compte - c'est toujours le même à ce jour - sur le réseau social en juin 2013, au moment de passer son bac ES au lycée Jean-Baptiste de la Salle, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). Sur cette plateforme, déjà populaire, le jeune Jordan Bardella défend sa vision d'une France ravagée par l'immigration et l'insécurité, une situation que la politique menée depuis le début du quinquennat de François Hollande ne ferait qu'aggraver, selon lui.
Au milieu de ces nombreux messages très virulents contre l'exécutif socialiste, un ministre fait particulièrement les frais des récriminations de celui qui a 18 ans en septembre 2013 : Manuel Valls, ministre de l'Intérieur du printemps 2012 à mars 2014, avant de devenir Premier ministre.
Des références à une interview de Manuel Valls en 2011
Sur Twitter, Jordan Bardella émaille régulièrement ses critiques à l'égard de l'ancien maire d'Evry (Essonne) de l'expression "quand même". C'est d'ailleurs en utilisant ces deux mots, joints dans un mot-dièse, que le jeune militant commente la nomination de Manuel Valls à Matignon, le 31 mars 2014.
Rebelote quelques mois plus tard, après être devenu à l'été le patron du Front national en Seine-Saint-Denis. "J'espère qu'on aura le droit au grand numéro de pleurniche de Manuel Valls ce soir au 20h, quand même !", écrit-il le 28 septembre 2014. Trois ans plus tard, il reprend les deux mots "quand même" en partageant un article d'Europe 1 au sujet du ralliement de Manuel Valls à Emmanuel Macron.
Pris de manière isolée, hors de leur contexte, ces deux mots pourraient sembler anodins, mais ils constituent en fait un gimmick, populaire au début des années 2010 au sein des réseaux de l’idéologue d’extrême droite Alain Soral, qui fait référence à un épisode précis. En juin 2011, Manuel Valls, alors député-maire d'Evry (Essonne), est invité à participer à une conférence-débat par la radio Judaïca Strasbourg. Mis en cause par une question qui "accusait le PS d'être antijuif", rapporte Mediapart, Manuel Valls répond vivement : "Je ne parle que pour moi : la lutte contre l’antisémitisme, je dis ça pour des raisons politiques, historiques, ma famille est profondément liée à Vladimir Jankélevitch qui a écrit le plus beau livre qu’on puisse écrire sur l’imprescriptible et la Shoah ; par ma femme [la violoniste Anne Gravoin, dont il est aujourd'hui séparé], je suis lié de manière éternelle à la communauté juive et à Israël, quand même…" L'échange, filmé, sera ensuite supprimé par la station.
Cette expression utilisée à plusieurs reprises par Jordan Bardella relève, selon plusieurs spécialistes du conspirationnisme contactés par franceinfo, de ce que les chercheurs appellent du "dog whistling", un procédé qui consiste à faire allusion à des références partagées avec une communauté, via un sens caché imperceptible du plus grand nombre. "Ce qui est clair, c'est le mème 'Quand même !' [ou dans une autre forme 'Merde ! Quand même', également utilisée par Manuel Valls lors de cette même conférence] popularisé par Dieudonné", explique Julien Giry, politiste et spécialiste du conspirationnisme.
"Il y a là, effectivement, un tropisme antisémite au travers de l'imaginaire de l'anti-France, notamment."
Julien Giry, politiste et spécialiste du conspirationnisme
à franceinfo
"On ne peut pas ne pas le remarquer", poursuit Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch, un "observatoire du conspirationnisme", qui évoque "des tweets accablants". "Il y a aussi l'utilisation du mot 'pleurniche', une manière dont les négationnistes parlent de la Shoah comme d'une pornographie mémorielle, un terme également utilisé par Alain Soral."
Des codes utilisés "sous forme de clins d'œil, de signes de complicité"
L'influenceur d'extrême droite, condamné plusieurs fois pour injures antisémites, provocations à la haine et négationnisme, qui tient le forum "Egalité & Réconciliation", use en effet de cette expression à de nombreuses reprises sur son site. "En la reprenant, Jordan Bardella montre qu'il connaît les codes et les utilise sous forme de clins d'œil, de signes de complicité avec un groupe de gens qui comprend l'allusion", relève également Jonas Pardo, directeur de l'association Boussole antiraciste.
Contacté par franceinfo, l'entourage de Jordan Bardella assure qu'"il ne s’agit pas d’une référence à Alain Soral", mais "d'une référence à Florian Philippot, à l’époque numéro 2 du FN, qui a utilisé cette expression face à Manuel Valls dans 'Des paroles et des actes' le 6 février 2014." Ce soir-là, le vice-président du parti à la flamme s'oppose vigoureusement au ministre de l'Intérieur de François Hollande. "Nous visons tous à ce que ces étrangers, si un jour ils deviennent français, soient fiers de la France, éternellement attachés à la France, quand même, monsieur Valls", lance-t-il alors, dans une référence claire aux propos tenus trois ans plus tôt par son interlocuteur. Florian Philippot a refusé de répondre à franceinfo, se contentant de qualifier la défense de l'entourage de Jordan Bardella d'"un peu capillotractée, pour rester simple".
"J'ai du mal à croire qu'il puisse ignorer à quoi ce 'quand même' puisse faire référence", estime Joël Gombin, auteur du livre Le Front national en 2016. Dieudonné et Alain Soral l'avaient beaucoup repris, ça tournait partout dans les blogs et dans le milieu d'extrême droite." En mai 2015, Jordan Bardella écrit un nouveau tweet à destination de Manuel Valls, qu'il conclut d'un "merde, quand même !", injure que n'avait pas reprise Florian Philippot lors de son débat face à l'ancien Premier ministre, en février 2014, et que l'on retrouve fréquemment sur le site d'Alain Soral.
Relancé sur ce point particulier, l'entourage de Jordan Bardella n'a pas répondu à franceinfo.
Des références à Rothschild et Soros
Début 2014, alors que Manuel Valls s'oppose très vigoureusement à Dieudonné en plein débat sur la signification du geste très controversé de la quenelle, Jordan Bardella s'insurge que des lycéens qui ont réalisé ce signe soient placés en garde à vue pour "apologie du terrorisme". "Mais quel délire !!", commente-t-il en partageant un article du Parisien. Interrogé sur la signification de ce tweet précis, l'entourage de Jordan Bardella n'a pas répondu.
Admiratif de la carrière politique de Jean-Marie Le Pen et de la reprise en main du parti par sa fille Marine à partir de 2011, le jeune militant continuera à faire référence à des expressions fréquemment utilisées dans la mouvance soralienne et antisémite, en insistant par exemple à deux reprises, le 23 octobre 2016 en fin de soirée puis dans la nuit, sur le fait que le Bondy Blog était financé par le milliardaire hongrois George Soros, victime répétée d'antisémitisme. Open Society Foundation, sa fondation, a apporté au média 50 000 euros par an entre 2015 et 2017. Questionné sur ces deux messages, l'entourage de Jordan Bardella n'a pas donné suite.
La banque Rothschild, qui n'a jamais cessé de susciter les pires théories du complot visant les juifs depuis sa fondation au XVIIe siècle, éveille aussi l'intérêt de Jordan Bardella. Dans deux tweets, les 12 et 16 septembre 2013, il relève que le conseiller économique de François Hollande, un certain Emmanuel Macron, était employé dans cette banque.
"Il dit Rothschild, sans donner plus d'informations. On a envie de dire : 'Et donc ?' Cela ne fait sens que dans un univers de référence."
Rudy Reichstadt, directeur de Conspiracy Watch
à franceinfo
"Ce n'est pas incroyable de relever qu'un conseiller économique a été embauché par une banque. Ce que souligne Jordan Bardella, c'est le nom Rothschild. Il se trouve que cette banque concentre, depuis la moitié du XIXe siècle, un ensemble de fantasmes et d'accusations avec l'idée que les juifs se cacheraient derrière le pouvoir", appuie également Jonas Pardo, parlant de "tweets signifiants". "Le recrutement par François Hollande, président socialiste, d’un banquier d'affaires de la banque Rothschild comme conseiller économique [Emmanuel Macron] a largement été commenté par la classe politique et dans la presse, comme franceinfo", balaie l'entourage de Jordan Bardella.
"Ce n'est pas sa tasse de thé"
Au-delà de ces codes compris par les seuls initiés et utilisés donc publiquement, Jordan Bardella proférait-il, dans des sphères plus privées, des propos marqués, sans aucune ambiguïté, du sceau de l'antisémitisme ? Plusieurs militants et cadres qui ont côtoyé le président du RN, lors de ses premiers pas au sein du FN, démentent absolument. "S'il avait écrit quoi que ce soit dans ce sens, je ne sais pas s'il aurait passé le pas de ma porte. Quand je lui confie ses premières responsabilités, il sait que je suis assez intransigeant sur les règles", affirme Gilles Clavel, qui fut secrétaire départemental du FN de Seine-Saint-Denis de 2010 à 2014, avant de passer la main à Jordan Bardella et de devenir son adjoint.
L'homme balaye aussi l'influence supposée des thèses soraliennes sur l'actuel patron du RN. "Quelques vidéos circulent chez les jeunes [à cette époque] mais ce n'est pas sa tasse de thé", affirme-t-il, assurant avoir plutôt vu Jordan Bardella lire "des bouquins sur le général de Gaulle ou Napoléon". Un ancien cadre du FN confirme les références faites par Jordan Bardella au fondateur de la Ve République : "On était en pleine ligne philippiste [du nom de Florian Philippot, ex-numéro 2 du parti] qui était à fond dans le gaullisme. Jordan Bardella suit le sens du vent."
"Il faut particulièrement méconnaître Jordan [Bardella] pour imaginer qu'il ait pu écrire ou dire de telles insanités", s'indigne de son côté Arnaud de Rigné, collaborateur parlementaire de Marine Le Pen et conseiller régional des Hauts-de-France. Les deux hommes "ont sympathisé au forum du Front national de la jeunesse" où ils "ont passé des soirées ensemble". Au début de ces années 2010, le forum du FNJ est un lieu incontournable où se retrouve la jeunesse lepéniste, tous les mercredis, rue Jeanne-d'Arc, dans le 13e arrondissement de Paris. "Il n'a jamais été question d'Alain Soral lors de ces forums du FNJ, assure Arnaud de Rigné, qui a ensuite retrouvé Jordan Bardella à la direction du FNJ. Une personne qui aurait appartenu à la mouvance soralienne n'aurait jamais eu sa place dans les forums du FNJ."
"Il fréquentait des gens dans la sphère soralienne"
Une affirmation pourtant démentie par plusieurs sources contactées par franceinfo. "A l'époque, tous les jeunes [au sein du RN] regardaient les vidéos de Soral, c'était le principal influenceur politique sur internet. Mais c'était plus blagueur que sérieux", assure un ancien cadre du FN.
"Ces jeunes citaient Soral comme ils citaient OSS 117, sans se rendre compte du caractère toxique du personnage."
Un ancien cadre du FN
à franceinfo
"Au sein du forum, il y avait bien une ambiance soralienne. J'ai entendu des blagues sur les camps de concentration ou les juifs. Je mets néanmoins beaucoup de choses sur le compte d'un côté un peu puéril", assure un autre participant à ces soirées. Ce même témoin confirme lui aussi n'avoir jamais entendu des propos antisémites dans la bouche de Jordan Bardella. "Il avait une façade très com'. Au FN de Seine-Saint-Denis, on entendait surtout des propos contre les étrangers."
Une autre source, engagée au FN à l'époque, se dit, comme d'autres, "surprise" des propos attribués par Mediapart à Jordan Bardella. Mais, "pour le contexte, il fréquentait des gens dans la sphère soralienne", ajoute-t-elle immédiatement. A commencer par son actuel directeur de cabinet, François Paradol. En 2025, Mediapartavait révélé que ce très proche de Jordan Bardella était lui-même passé brièvement par les rangs du mouvement d'Alain Soral il y a quinze ans, avant de rejoindre le parti à la flamme. Autre nom, celui de Donatien Veret, une des plumes de Jordan Bardella, qui, selon Libération, avait recommandé la lecture d'un ouvrage d'Alain Soral dans un document interne en amont de la présidentielle de 2012.
AI outlook — possibilities, not facts
De nouvelles investigations seront menées sur les réseaux sociaux de Jordan Bardella pour vérifier l'authenticité des tweets incriminés.
Likely · Within weeks
Jordan Bardella sera amené à s'expliquer publiquement sur l'utilisation de l'expression 'quand même' et ses éventuelles références à des milieux soraliens.
Possible · Within days

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