
Au cinquième jour de son procès devant la cour d'assises du Loir-et-Cher, Halima El Bakhti, âgée de 72 ans, a été interrogée sur la mort de sa fille Inass, survenue en août 1987.
Au cinquième jour de son procès, Halima El Bakhti, 72 ans, a été interrogée sur les actes de torture et de barbarie ayant entraîné la mort de sa fille Inass, 4 ans, retrouvée le long de l'A10 en 1987.
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Inass Touloub a été retrouvée morte le long de l'autoroute A10 le 11 août 1987 à l'âge de 4 ans, portant les traces de multiples sévices.
"Qu'est-ce qu'elle a vécu votre fille ?", interroge Audrey Debeugny, la présidente de la cour d'assises du Loir-et-Cher. "Elle n'a rien vécu, à part le cauchemar", répond Halima El Bakhti. "Le cauchemar" de la petite Inass Touloub, c'était sa propre mère. Au cinquième jour de son procès, vendredi 6 novembre, l'accusée de 72 ans est enfin entendue sur les faits. A savoir : des "actes de torture et de barbarie ayant entraîné la mort sans intention de la donner" sur sa fille, retrouvée morte suppliciée le 11 août 1987, le long de l'autoroute A10, à l'âge de 4 ans.
La septuagénaire, qui encourt la réclusion à perpétuité, s'approche du micro, vêtue de son pardessus beige, qu'elle ne retire presque jamais, un voile blanc noué autour du visage. La présidente commence par emmener l'accusée plus de quarante en arrière. Une photo retrouvée chez elle, issue des scellés, est projetée à l'audience. "Elle a été prise au Maroc ?", interroge la magistrate. L'accusée acquiesce : "En 1984 ou 1985." Et décrit : "Il y a ma mère, ma sœur et moi au milieu." Les trois femmes sont entourées d'enfants, la scène paraît joyeuse.
"Ensuite, il y a la petite Inass", poursuit Halima El Bakhti, comme si elle parlait de l'enfant d'une autre. La fillette est debout, vêtue d'une robe blanche, cheveux courts noirs, ses grands yeux bien ouverts. Loin de son visage abîmé, qui a longtemps circulé pour illustrer son avis de recherche. Elle semble avoir 1 an environ. Jusqu'ici, un seul cliché de la petite fille vivante avait été diffusé à l'audience, la montrant à peu près au même âge, auprès de sa grand-mère maternelle.
C'est elle qui l'a élevée, la première année de sa vie. Pourtant, Halima El Bakhti aurait voulu, jure-t-elle, ramener sa fille au domicile familial, en région parisienne, après son accouchement le 3 juillet 1983 à Casablanca. Elle assure avoir désiré Inass, comme tous ses autres enfants. "Vous l'avez aimée ?", questionne la présidente. "Bien sûr", rétorque l'accusée.
Un lien fissuré avec sa fille
Mais juste après l'accouchement, son mari veut qu'elle rentre sans son nouveau-né, pour lui prêter main-forte au sein de sa boucherie de Vitry-sur-Seine (Val-de-Marne), un petit commerce qu'il tient juste en dessous de l'appartement familial. A l'époque, Halima El Bakhti s'y oppose, affirme-t-elle, et explique, selon son récit, qu'elle veut rester sur place auprès de sa famille et reprendre son travail d'institutrice qu'elle aimait tant.
En vain. Elle repart avec ses deux aînées et laisse le bébé à sa "pauvre" mère, pourtant "fatiguée et un peu vieille". "En arrivant à Orly, je sens qu'il y a quelque chose en moi qui est parti, je ne suis pas entière", relate la septuagénaire, qui revient l'été suivant, en 1984, pour récupérer Inass. "Quand j'arrive, ma fille ne m'a pas reconnue, moi non plus je ne l'ai pas reconnue", dit-elle. Le malaise d'Halima El Bakhti vis-à-vis de son enfant semble s'installer à partir de ce moment. L'accusée a alors 30 ans et vient de donner naissance à un petit garçon, quelques mois auparavant, son quatrième enfant.
A son arrivée en France, Inass "pleure, elle ne veut pas que je la change". "Quand je lui donne à manger, elle vomit. Elle ne parle pas, elle ne veut pas jouer. Elle ne veut rien. Absolument rien", déroule sa mère à la barre. Aux côtés de ses sœurs et de son petit frère, la fillette se retrouve dans un minuscule appartement à Puteaux (Hauts-de-Seine), où la famille déménage en avril 1985.
L'accusée semble encore réfléchir à ce qui a pu se passer dans la tête de sa fille à ce moment-là. "Elle n'a pas accepté d'être retirée du milieu où elle était. C'était étrange pour elle", articule Halima El Bakhti. Et d'ajouter : "J'aimerais bien savoir pourquoi c'était comme ça entre ma fille et moi", mettant sur le même plan son ressenti et celui de son enfant.
"Moi aussi j'étais morte"
"Le 'pourquoi' c'est important. Mais on aimerait déjà comprendre le 'comment'", coupe la présidente. "Oui…" souffle l'accusée, plaintive. Elle se verrouille lorsqu'il s'agit de nommer les sévices qu'elle a infligés à Inass. Et adopte la même posture qu'au cours de l'instruction. "Mordre, je ne m'en rappelle pas. Gifler oui, taper oui", déclare-t-elle, sans en dire davantage.
"La légiste a décrit des lésions multiples. Des fractures, anciennes et récentes, des morsures, anciennes et récentes, des bleus, des hématomes, des brûlures", énumère la présidente d'un seul trait. "A ce moment-là, je ne savais pas ce que je faisais…" répond Halima El Bakhti. Silence. "J'ai pu faire tout ça, c'est affreux", articule la septuagénaire d'une voix triste. "Quand ma petite est morte, moi aussi j'étais morte. Je ne me rappelle de rien", ajoute-t-elle.
L'échange se poursuit, la présidente tente de la faire vaciller. "Vous avez entendu le médecin légiste. Les blessures, ça fait mal, ça fait pleurer. Inass, sans doute qu'elle ne pouvait pas s'asseoir, quand on voit l'état de ses fesses", lâche la magistrate. Pas de réponse en face.
"Elle est morte de violences répétées dans la durée. Ces actes de violence ont entraîné des hémorragies, des saignements. C'est un décès secondaire, dû à une maltraitance chronique. Vous comprenez ?" relance Audrey Debeugny un peu plus tard. "Ça s'est aggravé entre elle et moi. Le temps passe et on s'éloigne", répond Halima El Bakhti, évasive. "Plus vous vous éloignez, plus ça devient violent sur elle ?" enchaîne la présidente. "Je pense, malheureusement", répond l'accusée d'une voix faible. Rien n'y fait : Halima El Bakhti reste murée dans un profond déni.
Elle assure ne pas avoir poussé Inass dans les escaliers
Elle se montre toutefois très affirmative sur un point : le 10 août 1987, elle n'a pas poussé sa fille dans les escaliers menant à la cave de leur domicile, comme l'a pourtant déclaré sa fille aînée aux enquêteurs. Celle-ci était âgée de 9 ans quand sa petite sœur est morte.
L'accusée est particulièrement imprécise sur cette soirée. Elle affirme avoir préparé les sandwichs pour toute la famille, alors qu'elle venait d'accoucher de son cinquième enfant, un petit garçon, une dizaine de jours avant. Un séjour au Maroc semblait programmé. Alors que le père de l'enfant, Ahmed Touloub – poursuivi pour "complicité" – a affirmé aux enquêteurs avoir retrouvé sa fille gisant sur le canapé ce soir-là, son ex-épouse livre une autre version.
"On est sortis, on est montés dans la voiture, on est partis. Inass pose sa tête sur moi. Je me dis : 'elle est fatiguée, elle va dormir'. Elle ne bouge pas", relate-t-elle. "Il [son mari, qu'elle ne nomme jamais] est venu voir. Elle est morte. C'était un tremblement de terre. Je n'y ai pas cru", narre l'accusée, la voix chantante. La salle d'audience, comble, est totalement silencieuse. "Il a ouvert le coffre, il a pris la couverture, il l'a mise dedans et je voyais qu'il partait. Il l'a posée par terre. Sur le gazon", décrit Halima El Bakhti.
"C'était que du noir"
"Et qu'est-ce que vous expliquez à votre famille en arrivant au Maroc ?" demande la présidente. "Avant d'arriver dans le bateau, il me dit de dire qu'on l'a confiée et qu'on va la reprendre quand on rentre. C'est ce que j'ai dit", soutient l'accusée, qui cherche, dès qu'elle le peut, à accabler son ex-époux. "Et ça a suffi pour que vous le disiez ?" s'étonne la magistrate. "A ce moment-là, je ne sais pas ce qu'il faut dire ou pas dire. J'étais morte. J'aurais espéré que ce soit moi à sa place, pas elle", soutient la septuagénaire.
L'interrogatoire se prolonge jusqu'en début de soirée. "Vous avez un souvenir heureux avec votre fille ?" tente Audrey Debeugny dans ses dernières questions. "Quand on était au Maroc, toutes les trois", déclare son interlocutrice, fatiguée. Référence aux moments passés après l'accouchement d'Inass, avec sa mère et son bébé. "Donc ses tout premiers jours… Et après ?" "Après, non, c'était affreux, c'était que du noir", regrette Halima El Bakhti, qui ne laisse place à aucune forme d'introspection, visiblement incapable de regarder en face ce qu'elle a infligé à son enfant.
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Le verdict du procès sera rendu par la cour d'assises du Loir-et-Cher.
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