Les parents d'Inass Touloub, retrouvée morte en 1987, comparaissent devant la cour d'assises de Blois pour des actes de torture ayant entraîné la mort.
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Le corps d'une fillette non identifiée a été découvert sur l'autoroute A10 en 1987. L'affaire est restée un cold case pendant trente ans avant l'identification de la victime en 2017.
En matière criminelle, les statistiques sont aussi froides qu’imparables : dans les affaires de meurtre, l’auteur gravite généralement dans l’entourage de la personne tuée. Et c’est encore plus flagrant lorsque la victime est un enfant. Mais comment identifier le tortionnaire lorsqu’on ne parvient pas à mettre un nom sur un corps ? « Une enquête criminelle, c’est un travail de patience. Il faut ouvrir des portes, en refermer, jusqu’à ce qu’on tombe sur la bonne piste. Et ça peut prendre du temps », assure Rémy Maunier. Ce retraité de la gendarmerie sait de quoi il parle : en 1987, il était le chef de la section de recherches d’Orléans, en charge des investigations sur la petite martyre de l’A10, qui fut longtemps un cold case.
Pendant trente ans, l’identité de cette fillette au corps mutilé est restée une énigme. Dans les archives judiciaires, son cas est unique. Personne n’a signalé sa disparition, ni même reconnu son visage sur les appels à témoins. Il faudra attendre 2017 et une improbable bagarre entre voisins pour qu’enfin « la petite de l’autoroute » ait une identité : Inass Touloub, 4 ans. Et patienter une décennie supplémentaire pour que ses parents soient jugés. Sa mère, Halima El Bakhti, 72 ans, comparaît à partir de ce lundi devant la cour d’assises de Blois pour « actes de torture et de barbarie ayant entraîné la mort sans intention de la donner ». Son père, Ahmed Touloub, pour complicité.
C’est peu dire que l’enquête a donné du fil à retordre à tous ceux qui s’y sont penchés. En 1991, un premier non-lieu est prononcé. Les centaines de pistes explorées ont mené à des impasses. Les enquêteurs n’ont rien, pas même le début d’une piste pour identifier la fillette. Pour autant, personne ne peut se résoudre à abandonner ce dossier.
En 1993, le procureur décide donc de rouvrir l’enquête et de tenter un coup de poker : participer à la toute nouvelle émission de TF1, Témoin Numéro 1. Des milliers d’appels affluent, des centaines de pistes sont vérifiées, mais toutes mènent encore et toujours à des murs. En 1997, nouveau non-lieu. Cette fois, le dossier reste en sommeil pendant presque dix ans. « C’est une enquête qui n’a jamais été oubliée dans un placard mais il fallait trouver une nouvelle approche, une raison de la rouvrir », assure Georges Domergue, qui fut le premier juge d’instruction dans ce dossier. Il y a toutefois un impératif : ne pas rater le coche de la prescription, de dix ans à l’époque.
Et justement en 2007, l’état de la science n’a rien à voir avec celui de 1987 ou même de 1997. Contrairement à certaines affaires, les scellés ont été soigneusement conservés et peuvent être à nouveau analysés. Deux ADN ont été extraits mais pendant dix ans, l’ordinateur mouline sans trouver de concordance. Jusqu’à ce printemps 2017 : un nouvel ADN est ajouté au fichier national, un homme condamné après s’être bagarré. Pas de doute, il s’agit du petit frère de la victime. « Parfois, il faut une petite part de chance dans une enquête : sans cette bagarre, l’affaire serait probablement toujours un cold-case, reprend Rémy Maunier. Mais j’ai été aussi soulagé de me dire qu’on avait bien fait notre travail, que nous n’étions passé à côté de rien, il fallait attendre que la science progresse »
Dès lors, c’est une autre enquête qui démarre, pour remonter le fil de la courte vie d’Inass Touloub. Ses parents - Ahmed Touloub, aujourd’hui âgé de 74 ans, et Halima El Bakhti, 72 ans – sont les suspects n°1. Au moment des faits, la famille, originaire du Maroc, vivait à Puteaux, dans les Hauts-de-Seine. Inass a deux grandes sœurs et trois petits frères, dont l'aîné avait trois ans (un dernier garçon naitra après). A leur grande surprise, les enquêteurs découvrent que la fillette n’avait rien d’un bébé fantôme : elle est née au Maroc en 1983, y a vécu 18 mois avec ses grands-parents, avant de venir en France. Elle a été enregistrée à l’État civil, était inscrite sur les passeports de ses parents. Elle a été déclarée à la CAF jusqu’à dix ans après son décès et était même inscrite pour la rentrée de septembre 1987 à l’école maternelle.
Comment expliquer que personne ne se soit inquiété ? Certes à l’époque, l’absence de fichiers informatisés a compliqué la transmission d’informations mais pour Georges Domergue, « il y a eu des loupés ». « On aurait pu réussir plus tôt avec plus de rigueur », estime l’ancien magistrat. Et de citer cette découverte invraisemblable faite par les journalistes Jérémy Frey et Pierre-Antoine Souchard dans leur documentaire « Inass, la petite martyre de l’A10 » : lors de l’émission Témoin Numéro 1 en 1993, un voisin des Touloub a appelé l’émission. Les gendarmes ont effectué des vérifications mais ont conclu à une fausse piste après avoir confondu Inass Touloub avec un de ses frères…
En juin 2018, après un an d’enquête, les parents de la petite martyre, désormais séparés, sont interpellés. « Cela fait trente et un ans que j’attends que vous veniez », assure Ahmed Touloub au cours de sa garde à vue. Selon son récit, sa femme était violente avec leurs filles et plus encore avec Inass. Il reconnaît avoir constaté des traces de violence, notamment une brûlure avec un fer à repasser, sans jamais intervenir. Par « lâcheté », dira-t-il. Le 10 août 1987, il est rentré vers 22 heures. Il jure que sa fille était déjà morte. Sa femme lui aurait dit qu’elle était tombée dans les escaliers. A l’en croire, il est parti au commissariat avant de rebrousser chemin, par crainte des conséquences. Alors il a pris le volant avec le corps emmailloté de sa troisième fille.
Les deux aînées, âgées de 10 et 6 ans au moment du décès d’Inass, ont confirmé dans les grandes lignes le récit de leur père sur le drame. Toutes deux décrivent une mère « en souffrance », dont les accès de violence contrastent avec un amour inconditionnel. Ce jour-là, leur père était bien absent. L’aînée se rappelle avoir vu sa mère en haut des escaliers, sa sœur inconsciente, en bas. Elle se souvient du départ « précipité ». « Il y avait une ambiance… Il y avait un drame. » Les souvenirs de sa cadette sont plus flous. Elle se rappelle avoir annoncé à son père qu’Inass était morte.
Toutes deux n’ont jamais parlé de la mort de leur sœur avec leurs parents, ni avec qui que ce soit d’ailleurs. Leurs quatre frères assurent avoir appris l’existence de cette sœur lorsque leurs parents ont été arrêtés. Contactée, leur avocate n’a pas donné suite.
Halima El Bakhti, après avoir nié en garde à vue, a fini par reconnaître des violences envers Inass. Elle a admis des gifles mais pas les morsures. Or, le corps de la fillette en était recouvert : un de ses tétons a été arraché avec les dents, son visage était si défiguré qu’il a fallu retoucher les photos sur les avis de recherche. « Je ne suis pas un chien », se défend-elle devant le juge.
Elle explique sa violence par sa difficulté à établir des liens avec Inass à son retour du Maroc mais également par de la magie noire. « Quand je la tapais, je deviens une autre, je ne me reconnais pas moi-même… je ne comprends pas… je l’aimais quand elle est née », affirme-t-elle lors de son interrogatoire. Elle nie toutefois l’avoir poussé dans les escaliers et jure que la fillette était vivante lors de leur départ en voiture, qu’elle s’est éteinte pendant le trajet. L’autopsie n’a pas permis d’éclaircir ce point.
Après de multiples revirements judiciaires, Halima El Bakhti devra répondre de ces actes « volontaires, nombreux et échelonnés dans le temps » ayant conduit à la mort de sa fille. Son ancien mari, lui, est jugé pour n’être jamais intervenu malgré sa connaissance des sévices infligés. Ils encourent la réclusion criminelle à perpétuité. Théoriquement, car le tribunal devra tenir compte de leur âge et de leur situation. Verdict attendu le 18 novembre.
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Verdict du procès prévu le 18 novembre.
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