Martyre de l'A10 : « Mordre, je m’en rappelle pas »… La mémoire à géométrie variable de la mère d’Inass Touloub
Le procès pour « actes de torture et de barbarie ayant entraîné la mort sans intention de la donner » se tient à la cour d’assises de Blois.
Quick Look
À la cour d’assises de Blois, Halima El Bakhti, 72 ans, reconnaît des violences sur sa fille Inass, retrouvée morte le 11 août 1987 sur le bas-côté de l’A10, tout en invoquant des trous de mémoire sur les blessures les plus graves.
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Why It Matters
Halima El Bakhti est jugée pour « actes de torture et de barbarie ayant entraîné la mort sans intention de la donner » concernant sa fille Inass, dont le corps a été retrouvé le 11 août 1987 sur le bas-côté de l’A10. L’enfant avait 4 ans. Le procès se tient à la cour d’assises de Blois.
A la cour d’assises de Blois,
« - Comment expliquez-vous le mamelon arraché ?
- C’est affreux.
- Là-dessus, on est d’accord, c’est affreux. Mais qui est à l’origine de ces blessures ?
- Il n’y avait que moi, ça n’allait pas entre ma fille et moi. »
Ce vendredi après-midi, un épais voile noir s’est abattu sur la cour d’assises de Blois. De ceux qu’on ne préfère pas soulever tant il cache une réalité poisseuse, froide, inimaginable. Pour la première fois depuis l’ouverture de son procès pour « actes de torture et de barbarie ayant entraîné la mort sans intention de la donner », Halima El Bakhti, 72 ans, a été longuement interrogée sur le calvaire qu’elle est soupçonnée d’avoir fait vivre à sa fille Inass, dont le corps supplicié a été retrouvé le 11 août 1987 sur le bas-côté de l’A10. Si la septuagénaire engoncée dans son manteau beige, un voile blanc encadrant son visage, a reconnu des violences sur sa fille de 4 ans, elle n’a eu de cesse de se retrancher derrière des trous de mémoire à mesure que les faits devenaient de plus en plus accablants.
« Ma fille ne m’a pas reconnue »
Pour tenter de comprendre cette tragédie, il faut traverser la Méditerranée jusqu’au Maroc d’où est originaire la famille. Inass y naît le 3 juillet 1983. A la barre, sa mère se souvient dans les moindres détails de cette journée. Le long travail avant sa naissance, ses « petits doigts » et ses « petits pieds ». L’a-t-elle aimée, s’enquiert la présidente. « Oui, comme tous mes enfants », assure-t-elle en triturant ses mains à la barre.
Mais rapidement la réalité de sa vie précaire en France reprend le dessus. A l’en croire, son mari, Ahmed Touloub – jugé pour « complicité » – l’oblige à laisser le nourrisson à sa mère alors qu’Inass n’a que dix jours pour l’aider à travailler dans l’épicerie familiale, à Puteaux. « Je suis rentrée sans ma fille, sans ma moitié. » Elle ne la reverra que l’année suivante pour la ramener en France. « Quand je suis arrivée, ma fille ne m’a pas reconnue, moi non plus je ne l’ai pas reconnue », confie-t-elle à la barre.
Elle qui s’imaginait reprendre la relation là où elle l’avait laissée déchante. Arrachée à sa grand-mère, Inass peine à s’acclimater à sa nouvelle maison, loin de Casablanca. « Elle pleure, elle ne veut pas que je la change, quand je lui donne à manger, elle vomit, elle ne parle pas, ne veut pas jouer », raconte l’accusée d’une voix monocorde. Et d’insister : « elle est toujours dans son petit coin, elle ne bouge pas. » Quand sont arrivés les premiers coups ? Les premières gifles ? « Je ne me rappelle pas du tout, c’était une période noire, noire, noire », jure-t-elle. Ce sont les seules violences qu’elle admet. Quid des morsures qui constellaient son corps ? Certaines étaient si profondes qu’elles ont mutilé l’enfant. « Les gifles, je m’en rappelle. Les morsures, je ne m’en rappelle pas. On dit que le bras était cassé, je ne m’en rappelle pas », s’entête-t-elle à répéter.
« Les blessures, ça fait pleurer »
A mesure que la cour s’enfonce dans la réalité sordide du dossier, la mémoire d’Halima El Bakhti se fait fuyante. « Y a pas que le bras, Madame, réplique la présidente. Y a aussi le tibia, l’os de la jambe, les deux coudes, les poignets. » Des fractures, dont certaines remontaient à plusieurs mois, jamais soignées. « Les blessures, ça fait pleurer, vous comprenez ça ? », poursuit la magistrate. « Oui. »
Au fil de l’interrogatoire, l’accusée établit un parallèle entre ses souffrances et celles de sa fille. Sa frustration de ne pas avoir pu rester au Maroc pour exercer son métier d’institutrice, son isolement en France, son travail chronophage dans l’épicerie familiale et ce mari avec lequel elle ne s’est jamais vraiment entendue.
« - J’aurais voulu qu’on vienne en aide à ma fille et à moi.
- Qu’est-ce qui vous a empêché de le faire [demander de l’aide].
- J’avais personne.
- L’assistance sociale de l’école, l’institutrice de vos enfants [les aînées étaient scolarisées]…
- Je ne savais pas.
- Vous étiez institutrice au Maroc »
Halima El Bakhti accable son ex-mari, refusant d’endosser seule la responsabilité des violences. Les expertises sont pourtant formelles : ce n’est pas lui qui a mordu Inass Touloub, la dentition ne correspond pas. Et ses deux filles aînées affirment que le jour du drame, il n’était pas présent. « S’il était intervenu, la petite serait encore là », balaye-t-elle.
« Inass, elle est fatiguée, elle bouge pas »
Question après question, la présidente arrive au jour du drame. Elle jure avoir constaté la mort de la fillette dans la voiture alors que la famille partait en vacances au Maroc. « J’ai dit "Inass, elle est fatiguée, elle ne bouge pas" », raconte-t-elle. A l’en croire, Ahmed Touloub s’arrête alors sur l’A10 pour vérifier. « Il m’a dit elle est morte, c’était un tremblement de terre, je ne l’ai pas cru. » Selon elle, c’est lui qui aurait pris la décision de l’abandonner sur le bas-côté, soulignant sa froideur. Si son audition n’a pas encore eu lieu, le septuagénaire a donné une version radicalement différente au cours de l’instruction, affirmant qu’elle était déjà décédée, ou a minima inconsciente, lorsqu’il est rentré ce soir-là. Un récit corroboré par ses filles aînées pendant l’enquête.
« J’aurai préféré que ce soit à moi à sa place. La vie était finie », se lamente Halima El Bakhti à la barre. Son expression est monocorde, son visage sans expression. « Vous parlez de vous, que vous auriez voulu mourir, ne pas être là, mais qu’est-ce qu’elle a vécu elle ? », la tance la présidente. « J’étais pas une bonne mère », reconnaît-elle. A-t-elle des souvenirs heureux avec sa fille ? « Oui, au Maroc », au moment de sa naissance. Soit dix jours, en tout et pour tout.
What to Watch
AI outlook — possibilities, not facts
Ahmed Touloub sera entendu et donnera sa version des faits.
Very likely · Within days
Le procès se poursuivra avec de nouveaux témoignages et expertises.
Very likely · Within days
Open Questions
- Qui a infligé les morsures et les fractures à Inass ?
- Quelles sont les circonstances exactes de la mort de l’enfant ?
- Quelle version donnera Ahmed Touloub lors de son audition ?




