
Le prince héritier saoudien entame une visite officielle de deux jours en France, marquant l'institutionnalisation d'un partenariat stratégique renforcé par des impératifs économiques et géopolitiques.
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La relation franco-saoudienne a été marquée par une période de tension suite à l'assassinat de Jamal Khashoggi en 2018. Depuis 2021, la France a progressivement normalisé ses relations avec le prince héritier.
La poignée de main controversée de 2022 est un lointain souvenir. Mohammed ben Salmane entame, dimanche 23 août à Paris, une visite officielle de deux jours, avec au programme une rencontre avec Emmanuel Macron et, pour la première fois, une réunion du Conseil de partenariat stratégique franco-saoudien.
L'objectif affiché est de resserrer encore les liens entre les deux pays : l'Elysée explique que les dirigeants doivent aborder les "grands sujets économiques et stratégiques qui structurent le partenariat franco-saoudien", notamment dans l'énergie, l'aéronautique et la défense. Les "principaux enjeux régionaux" doivent aussi être évoqués, alors que Paris appelle à une "coordination étroite" avec les pays du Golfe en faveur de la stabilité au Proche et au Moyen-Orient.
La visite doit débuter par la cérémonie de clôture de l'Esports World Cup, symbole, selon la présidence française, de "l'ambition commune de la France et de l'Arabie saoudite de faire du sport et de la culture des vecteurs de leur rapprochement". Un programme qui dit à lui seul combien la relation a changé. Huit ans après l'assassinat, dans le consulat saoudien à Istanbul, du journaliste saoudien Jamal Khashoggi par des agents de son pays, la France ne cherche plus à tenir à distance celui que l'on surnomme "MBS". Elle compte désormais sur lui.
Derrière le visage du modernisateur, un dirigeant autoritaire
Il faut remonter quelques années en arrière pour mesurer l'ampleur du retournement. Lorsqu'il s'impose progressivement au sommet du royaume à partir de 2015, Mohammed ben Salmane séduit notamment aux Etats-Unis et en Europe, où son discours réformateur et son ambition de transformer l'économie saoudienne sont favorablement accueillis. A peine trentenaire, il promet de bousculer une monarchie ultraconservatrice et de préparer l'après-pétrole. Lancé en 2016, son plan Vision 2030 vise à réduire la dépendance du royaume aux hydrocarbures en développant de nouveaux secteurs économiques et en attirant les investissements étrangers, une stratégie que Paris accompagne encore aujourd'hui.
Les changements se voient aussi dans la société : les cinémas, interdits depuis des décennies, rouvrent leurs portes et, en juin 2018, les Saoudiennes obtiennent le droit de conduire. Concerts et grands événements sportifs se multiplient. "MBS" soigne alors l'image d'un jeune réformateur capable de faire entrer son royaume dans une nouvelle ère. Mais la transformation du royaume s'accompagne d'une concentration du pouvoir.
"MBS" n'était d'ailleurs pas destiné à devenir prince héritier : son cousin Mohammed ben Nayef occupait cette position avant d'être écarté en 2017. En accédant au pouvoir, Mohammed ben Salmane "se doit, très vite, de montrer que c'est lui l'homme fort", explique à franceinfo Agnès Levallois, vice-présidente de l'Institut de recherche et d'études Méditerranée Moyen-Orient.
En novembre 2017, quelques mois seulement après sa désignation comme prince héritier, plusieurs princes, hauts responsables et hommes d'affaires sont arrêtés dans le cadre d'une vaste opération présentée par le pouvoir comme une lutte contre la "corruption". Nombre d'entre eux sont retenus au Ritz-Carlton de Riyad. Une manière pour "MBS" de consolider son pouvoir et "d'écarter de potentiels rivaux", analyse Agnès Levallois. Sur la scène régionale aussi, le prince héritier s'impose, de la guerre au Yémen à l'épisode de la démission du Premier ministre libanais Saad Hariri, annoncée depuis Riyad. Derrière le visage du modernisateur se dessine celui d'un dirigeant autoritaire qui entend montrer que le pouvoir régional se trouve désormais en Arabie saoudite.
L'affaire Jamal Khashoggi, le temps de la disgrâce
Cette première ascension se fracasse le 2 octobre 2018. Ce jour-là, Jamal Khashoggi, journaliste saoudien critique du pouvoir et collaborateur du Washington Post, entre au consulat saoudien d'Istanbul pour récupérer des documents. Il n'en ressortira jamais. Son assassinat provoque une onde de choc internationale. En 2021, les services de renseignement américains rendent publique leur évaluation selon laquelle Mohammed ben Salmane a approuvé une opération visant à capturer ou tuer le journaliste.
Le prince héritier a toujours nié avoir ordonné son meurtre. Mais son image de réformateur vole en éclats. "L'affaire Khashoggi lui a coûté assez cher", rappelle Agnès Levallois. Dans les rendez-vous internationaux, s'afficher avec le prince héritier devient embarrassant. Certains responsables préfèrent l'éviter et "MBS" comprend qu'il lui faut, au moins temporairement, se faire plus discret.
Sur plusieurs dossiers internationaux, "il a fait profil bas", estime la chercheuse. Le terme de "paria" s'impose jusque dans le débat politique américain. Pendant sa campagne présidentielle, Joe Biden promet de traiter l'Arabie saoudite comme telle en raison de l'assassinat du journaliste.
La France parmi les premières à rouvrir la porte
A ce moment-là, la réhabilitation de "MBS" paraît encore lointaine. Elle sera pourtant plus rapide que prévu. Paris fait partie des capitales qui renouent assez tôt avec le prince héritier. En décembre 2021, Emmanuel Macron se rend à Jeddah et rencontre Mohammed ben Salmane, devenant l'un des premiers grands dirigeants occidentaux à s'entretenir en personne avec lui depuis l'affaire Khashoggi. En juillet 2022, c'est "MBS" qui vient à Paris.
Sa réception à l'Elysée provoque de vives critiques à gauche, rapporte à l'époque Le Parisien. "Au menu du dîner entre Emmanuel Macron et "MBS", le corps démembré du journaliste [Jamal] Khashoggi ? (…) Non ! Du pétrole et des armes !", dénonce alors l'écologiste Yannick Jadot. Julien Bayou, à l'époque secrétaire national d'Europe Ecologie-Les Verts, estime de son côté que "la France n'est pas un paillasson pour dictateurs en quête de réhabilitation sur la scène internationale".
L'Elysée assume pourtant ce rapprochement. Avec un calcul simple : l'Arabie saoudite est trop importante économiquement et régionalement pour que la France puisse durablement laisser la relation se distendre. "La France a dû se dire que c'était l'occasion d'essayer de reprendre pied de façon plus sérieuse en Arabie saoudite", analyse Agnès Levallois. Faire le premier pas permet alors à Paris d'espérer "s'attirer les bonnes grâces du prince héritier" et d'en tirer d'éventuels bénéfices "économiques, mais aussi diplomatiques". Puis survient la guerre en Ukraine à partir du 24 février 2022. Et avec elle, un rappel brutal du poids que Riyad n'a jamais perdu.
Le pétrole accélère le retour en grâce
L'invasion russe bouleverse les marchés de l'énergie et les Européens cherchent à réduire leur dépendance envers Moscou. Or, l'Arabie saoudite reste l'un des poids lourds du pétrole mondial. "Les Occidentaux s'aperçoivent qu'ils ont besoin des pays du Golfe, et de l'Arabie saoudite en particulier", explique Agnès Levallois. Face à une "contrainte géopolitique" doublée d'une "contrainte énergétique forte", une approche "beaucoup plus pragmatique" finit par s'imposer. Les critiques sur les droits humains ne disparaissent pas, mais elles doivent désormais cohabiter avec d'autres impératifs.
Le pétrole n'est pas le seul argument de Riyad. Avec son projet Vision 2030, Mohammed ben Salmane engage des centaines de milliards de dollars pour diversifier l'économie de son pays. Energie, infrastructures, aéronautique, défense, tourisme, nouvelles technologies, sport : autant de marchés que les entreprises occidentales convoitent. A mesure que l'Arabie saoudite investit, le coût économique de son isolement augmente lui aussi pour les diplomaties du monde entier.
Un acteur diplomatique incontournable
Mais "MBS" n'est pas seulement redevenu fréquentable parce que son pays possède du pétrole ou parce qu'il représente des investissements importants. Entre-temps, Riyad s'est aussi rendu diplomatiquement incontournable. Sous Mohammed ben Salmane, l'Arabie saoudite a cherché à gagner en autonomie. L'alliance historique nouée avec Washington demeure, mais Riyad cultive aussi ses relations avec Pékin ou Moscou et tente de s'imposer comme un acteur capable de dialoguer avec plusieurs camps. Une façon, aussi, de rappeler aux Occidentaux qu'ils ne sont plus ses seuls partenaires possibles.
Pour Agnès Levallois, "MBS" a ainsi "réussi à changer le rapport de force". L'Arabie saoudite "défend ses intérêts" et diversifie ses alliances. De son côté, Paris cherche depuis plusieurs années à retrouver une capacité d'initiative au Moyen-Orient. La France et l'Arabie saoudite se trouvent des intérêts communs.
La question palestinienne devient l'un des terrains du rapprochement entre Emmanuel Macron et Mohammed ben Salmane. Le Liban en est un autre, notamment autour du soutien aux institutions et à l'armée libanaises. "L'acteur avec lequel, effectivement, il fallait composer, c'était l'Arabie saoudite", résume Agnès Levallois à propos du calcul français. Ce lundi, la première réunion du Conseil de partenariat stratégique franco-saoudien doit justement consacrer cette relation désormais institutionnalisée.
Le contraste avec les premières années suivant l'affaire Khashoggi est frappant. En 2021 et 2022, Emmanuel Macron assumait encore de revoir "MBS" malgré le coût politique de cette proximité. En 2026, la logique s'est presque inversée : Paris reçoit le prince héritier "parce que Riyad lui est devenu utile, aussi bien économiquement que diplomatiquement", analyse Agnès Levallois. "Comme d'autres diplomaties occidentales, la diplomatie française a renoncé depuis longtemps à isoler le prince héritier parce qu'ils ont trop d'intérêts en commun. La France ne peut plus se permettre d'ignorer l'Arabie saoudite", tranche Agnès Levallois.
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Réunion du Conseil de partenariat stratégique franco-saoudien.
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