
Face à la répétition des canicules, notre cerveau s'adapte et normalise des températures extrêmes, un phénomène qui interroge notre capacité à prendre la mesure de la crise climatique.
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Les étés récents en France ont été marqués par des vagues de chaleur répétées et intenses, dépassant les records historiques de 2003. Ce contexte de réchauffement climatique anthropique modifie durablement les conditions météorologiques estivales.
Consulter la météo à 4 heures du matin a cessé d'être incongru. Dès le mois de juin, des nuits tropicales ont privé les Français de précieuses heures de sommeil. La journée, les chaleurs caniculaires ont paralysé les transports, entraîné l'annulation d'événements festifs et mis les hôpitaux en alerte. La première vague de chaleur de l'été a été plus intense que celle d'août 2003, tandis que la troisième, qui a débuté le 28 juillet, est devenue jeudi 20 août la plus longue jamais enregistrée dans le pays. De la Bretagne à l'Ile-de-France en passant par les Hauts-de-France et le Centre-Val-de-Loire, l'expérience brutale de températures supérieures à 40°C a laissé des traces.
Mais alors que l'été entame son dernier mois, peut-être avez-vous remarqué que votre perception de la chaleur avait changé ? Autrefois, vous craigniez de sortir par 30°C. Cet été, vous avez travaillé, pris les transports et fait vos courses par 38°C. Vous vous êtes surpris à pousser un soupir de soulagement en apprenant qu'il ne ferait "que" 31°C un matin. Les températures élevées n'éprouvent pas que les corps. Et si, dans un contexte de réchauffement climatique d'origine humaine galopant, l'été, ça se passait aussi un peu dans la tête ?
Quand l'"effet de contraste" nous joue des tours
Dans une étude publiée en 2019, des scientifiques australiens avaient déjà mis le doigt sur cette perte de repères. Chargés de consigner le ressenti des visiteurs du jardin botanique de Melbourne sur les températures, ils ont constaté que les réponses variaient selon qu'ils étaient interrogés avant ou à la suite d'une canicule. Après avoir subi pendant plusieurs jours des maximales à 41°C, les visiteurs, soumis aux mêmes conditions qu'avant la canicule, les considéraient cette fois comme bien plus "fraîches" que quelques semaines plus tôt. Autrement dit, leur exposition à la vague de chaleur avait altéré leur perception thermique, concluaient les chercheurs.
Pour expliquer ce phénomène, Aurore Grandin, docteure en sciences cognitives à l'Institut Jean-Nicod de l'Ecole normale supérieure, invite à regarder du côté d'un biais cognitif bien connu des experts en neurosciences : "l'effet de contraste". Ou "l'idée selon laquelle nous jugeons différemment une même chose, selon que l'on dispose ou non d'éléments de comparaison plus ou moins proches", explique-t-elle. Ainsi, une journée à 29°C peut éprouver certains organismes mais devenir agréable, de manière subjective, pour quelqu'un qui vient de passer une semaine à 36°C.
Bien sûr, tout ne se passe pas dans la tête. Spécialiste de l'apport de la psychologie dans la lutte contre le changement climatique, Aurore Grandin précise que le confort thermique est surtout une affaire de biologie. Il faut des semaines, voire des mois, pour habituer le corps à de nouvelles conditions. Avant de placer un département en alerte orange ou rouge à la canicule, Météo-France et les agences sanitaires tiennent d'ailleurs compte, entre autres, de l'expérience que les habitants des zones concernées ont des fortes chaleurs.
Le respect des consignes données par les autorités (fermer les fenêtres, ne pas sortir aux heures les plus chaudes, s'hydrater...) permet également d'améliorer notre ressenti d'une vague de chaleur. Pour Christine Berne, climatologue à Météo-France, nos changements de comportement "permettent de contrebalancer un peu les effets, mais l'adaptation ne pourra pas toujours tout [compenser]", face à un changement climatique qui se produit désormais à un rythme inédit.
L'"amnésie écologique"
C'est là qu'entre en jeu la thèse de "l'adaptation psychologique à la chaleur", avancée par les chercheurs "comme l'une des explications possibles" au nouveau ressenti des visiteurs du jardin botanique de Melbourne. Partant de l'hypothèse que la répétition de conditions nouvelles "normalise" les fortes chaleurs, des chercheurs américains ont ainsi démontré, en 2019, que "des températures initialement jugées remarquables perd[ai]ent rapidement ce caractère à la faveur d'une exposition répétée sur une période d'environ cinq ans". Comment ? En analysant plus de deux milliards de messages postés sur Twitter, l'ancêtre de X.
Constatant que les internautes exposés à la chaleur finissaient toujours, à un moment donné, par cesser de s'en plaindre sur le réseau social, les chercheurs ont identifié ce qu'ils appellent une "évolution de la référence subjective". En d'autres termes : les repères des personnes qui vivent régulièrement des canicules changent. Un changement qui se produit en "environ cinq ans", selon les chercheurs américains, qui s'inquiètent que les individus n'aient plus le temps de prendre la mesure de la gravité de la situation.
Ces travaux sont inspirés de ceux du biologiste français Daniel Pauly, spécialiste de la préservation et de la gestion des stocks de poissons. Il a remarqué que, face à l'effondrement de la biodiversité marine, les jeunes générations de pêcheurs avaient des attentes moindres que leurs aînés : n'ayant jamais connu la même abondance de poissons, ils considéraient comme "normal" un retour de mer qu'on aurait autrefois jugé catastrophique. Pour les scientifiques, c'est ce qu'on appelle l'"amnésie écologique". Appliqué au climat, on pense à des enfants qui n'ont jamais vu la neige en hiver ou associent l'été à des jeux en intérieur, canicule oblige.
"Si on extrapole cette idée, alors on peut supposer qu'à force de connaître des étés très chauds, nous réévaluons ce que sont pour nous des étés chauds et des étés froids."
Aurore Grandin, docteure en sciences cognitives à l'Institut Jean-Nicod de l'ENS
Le climatologue Matthieu Sorel avait déjà fait ce constat à l'été 2025. "On a connu des étés exceptionnellement chauds [en 2019, 2022, 2023 et 2024]. On a un regard biaisé désormais", déclarait-il alors, invité à commenter la fraîcheur toute relative d'une deuxième quinzaine de juillet légèrement sous les normales. Trois ans plus tôt, son confrère Christophe Cassou pointait déjà les failles de notre mémoire climatique. "C'est quand on va avoir l'impression que l'été 2021 a été plutôt frais, alors qu'il s'agit d'un été qui aurait été plus chaud que la normale dans les années 1980", expliquait-il.
Le syndrome de la grenouille ébouillantée
"Ce n'est pas comme si nous étions passés brutalement de la situation qu'on avait dans les années 1980 à celle de l'été 2026", souligne Christine Berne. Prendre la mesure d'un changement graduel demande un effort que peu d'entre nous sont prêts à fournir. A la façon d'une grenouille plongée dans un bain qui chauffe progressivement, sans comprendre qu'elle risque d'être ébouillantée, nous "[percevons] les impacts du changement climatique comme étant mineurs, engendrant ainsi de l'apathie", explique la neuroscientifique Grace Liu, chercheuse à l'université de Pittsburgh.
Publiés dans la revue Nature, ses travaux en apportent la preuve : insensibles aux données qui témoignent de l'augmentation continue des températures, nous sommes enclins à mieux comprendre "la présentation de données climatiques binaires". Un lac qui gelait l'hiver et ne gèle plus, un sommet autrefois enneigé qui se trouve à nu, des glaciers qui disparaissent... Christine Berne cite ainsi l'exemple de Paris, "où les températures maximales [de l'été 2026] seront en moyenne autour de 29-30°C", ce qui "paraît peu".
"Ce que retiennent les Parisiens, ce n'est pas une moyenne, mais le fait qu'ils ont vécu vingt jours avec des températures maximales supérieures à 35°C, contre cinq jours en 2020 et en 2025."
Christine Berne, climatologue à Météo-France
Car si la "normalité" nous échappe, les extrêmes, eux, imposent de nouvelles références. La sécheresse de 1976 et celle de 2022 ont marqué les esprits – alors que celle de 2026 s'annonce encore pire. Ceux qui ont connu l'été 2003 se souviennent du bilan humain dramatique de cette canicule et ont eu tendance à comparer chaque nouvelle vague de chaleur à cet événement marquant. Si notre mémoire de la chaleur nous joue des tours, les drames qui découlent des températures extrêmes impriment nos imaginaires, explique encore Aurore Grandin. "On constate des effets sur la perception du public, sur le sentiment d'inquiétude, la volonté d'agir, etc., détaille-t-elle. Dans les sondages sur les priorités des Français, les situations de catastrophe naturelle au niveau national, comme cette année les feux de forêt et les vagues de chaleur, font remonter dans le classement la préoccupation pour l'environnement."
En revanche, "cela ne veut pas forcément dire qu'il y aura des changements sur le long terme", estime Aurore Grandin. Une fois les vagues de chaleur passées, plusieurs éléments peuvent influer sur le souvenir que nous en garderons. Pour l'illustrer, des chercheurs ont demandé à une poignée de Britanniques de décrire les étés de leur enfance. L'échantillon de cette étude est modeste, mais parlant : 16 "boomers", nés entre 1941 et 1961 et installés dans le sud-est de l'Angleterre. "Il faisait toujours beau", se remémore l'un d'eux. "C'est ce dont je me souviens, mais c'est sûrement des foutaises", reconnaît-il. "Cette impression est sans doute due au fait que c'étaient les vacances scolaires et que nous avions le droit de sortir, de faire ce que nous voulions. Il devait forcément faire beau."
"Nous avons une capacité folle à 'reconstruire' nos souvenirs", acquiesce Aurore Grandin. Et si la fibre nostalgique peut fausser nos souvenirs, c'est aussi le cas de convictions politiques et des valeurs qui nous importent. "Si une personne nie la réalité du changement climatique, elle va retenir certaines choses plutôt que d'autres, qui correspondent à ses croyances", illustre-t-elle, citant le célèbre "biais de confirmation" ou "le raisonnement motivé". Mais au-delà du ressenti et des convictions, seul l'avenir nous dira où situer l'été 2026 : point de bascule, à l'instar de 2003, ou "nouvelle norme" et désormais année bouillante parmi d'autres?
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