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Les attentats du 11-Septembre 2001 ont provoqué un profond traumatisme aux États-Unis, avec près de 3000 victimes. Dans les années suivantes, des groupes de soutien ont émergé pour aider les survivants et les familles des victimes. C'est dans ce contexte de vulnérabilité et de besoin de témoignage que Tania Head a pu s'insérer en prétendant être une rescapée.
Nous sommes en septembre 2005, à Ground Zero, là où se sont produits les attentats du 11-Septembre. Plusieurs personnes, parmi lesquelles le gouverneur de l’État de New York, George Pataki, et le maire de la ville, Michael Bloomberg, avancent sous l’œil des caméras, contemplant en silence les derniers stigmates des deux tours du World Trade Center. Quatre ans plus tôt, deux avions détournés par des terroristes d’Al-Qaida ont percuté les immenses gratte-ciel où travaillaient alors des milliers de salariés. Le bilan est effroyable : 2977 morts, sans compter les 19 pirates de l’air.
Face aux journalistes, c’est pourtant une femme qui accapare toute l’attention. Vêtue d’un costume blanc qui tranche avec les complets sombres des deux hommes politiques, elle avance à leurs côtés et témoigne, égrenant les souvenirs sordides de l’enfer qu’elle dit avoir vécu ce matin-là. Le jour de la catastrophe, raconte-t-elle, elle a rampé au milieu du chaos et des décombres, comme le rapportera plus tard le New York Times. Elle affirme également avoir croisé un homme agonisant qui lui aurait confié son alliance, gravée au nom de son épouse, à qui elle aurait ensuite rendu la bague. Autour d’elle, les voix se taisent. Émus par son récit, les témoins écoutent presque religieusement celle que l’on présente comme une miraculée, une survivante du 11-Septembre. Sauf que tout est faux. Tania Head, qui se prénomme en réalité Alicia Esteve, n’était pas à Ground Zero ce jour-là, ni même aux États-Unis. Elle se trouvait à Barcelone, à près de 6000 kilomètres des tours jumelles.
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Une héroïne du 11-Septembre 2001
Tout commence quelques années après la tragédie. En 2004, le nom de Tania Head apparaît en effet au sein d’un groupe de soutien en ligne destiné aux survivants du World Trade Center. Derrière son écran, celle qui a alors une trentaine d’années entend se confier sur son histoire. Ainsi, le 11 septembre 2001, affirme-t-elle, elle travaillait pour la banque Merrill Lynch, qui avait ses bureaux au 78e étage de la tour sud — ou au 96e étage, selon les versions —, lorsque le vol 175 d’United Airlines percute le bâtiment. Grièvement brûlée, entourée de fumée, de flammes et de corps effondrés, elle raconte aux internautes qu’elle ne dort plus la nuit, repensant au visage de cet homme agonisant qui lui aurait confié son alliance afin qu’elle la rende à son épouse. Elle-même, d’ailleurs, ne devrait sa survie qu’à l’intervention d’un homme — dont elle a entendu parler dans les médias — au bandana rouge, du nom de Welles Crowther. Érigé en héros national, ce jeune employé de 24 ans a perdu la vie dans les tours après avoir secouru plusieurs personnes, reconnaissable au foulard rouge qu’il portait autour du visage.
Mais son récit ne s’arrête pas là, car, dans ce drame, Tania Head affirme avoir perdu l’homme de sa vie : son fiancé, Dave, qui se trouvait, selon elle, dans la tour nord pendant qu’elle tentait de lutter contre l’asphyxie. Endeuillée, elle explique qu’ils devaient se marier quelques semaines plus tard et qu’elle n’apprendra sa mort qu’à son réveil à l’hôpital, cinq jours après les attentats.
L’histoire bouleverse, d’autant qu’elle est truffée de détails. Elle montre, notamment, les cicatrices visibles sur ses bras. Interrogé par le média espagnol El País dans le cadre d’un nouveau documentaire baptisé La Survivante, consacré à l’affaire et sorti seulement Espagne, le réalisateur Kike Maíllo explique : «D’une certaine manière, Alicia (Tania Head, donc, NDLR) n’était pas seulement une très bonne actrice, c’était aussi une scénariste de talent, car elle écrivait l’histoire que tout le monde voulait entendre».
Un sentiment d’appartenance
En 2004, au commencement de son mensonge, l’Amérique est encore dans l’effroi, et personne ne songe alors véritablement à vérifier ses dires. Au point qu’après plusieurs mois d’échanges en ligne, Tania Head entre en contact avec Gerry Bogacz, l’un des fondateurs du World Trade Center Survivors’ Network, une association d’aide aux victimes. Elle rejoint l’organisation en 2004, avant d’intégrer son conseil d’administration l’année suivante. Sur les images d’archives qui circulent encore aujourd’hui, Tania Head apparaît comme une membre particulièrement active, militant pour une meilleure reconnaissance des rescapés, organisant des rencontres et intervenant devant des étudiants dans les universités pour parler de la tragédie. Elle est si investie qu’elle finit même par en prendre la présidence. C’est ainsi, sûrement, que son témoignage a gagné en légitimité auprès de la presse américaine. Car c’est bientôt auprès des journalistes qu’elle raconte son histoire et auprès des victimes chez lesquelles elle se rend et qui se reconnaissent en elle.
Toujours dans le documentaire La Survivante, le réalisateur Kike Maíllo assure toutefois que Tania Head ne semble avoir jamais recherché de gain financier. Elle aurait plutôt tiré de son imposture un «bénéfice émotionnel» : «de l’amour, de l’affection, un sentiment d’appartenance et de la reconnaissance», assure-t-il encore dans El País. Leur enquête souligne également qu’elle aurait refusé les aides financières auxquelles son statut supposé de victime aurait pu lui donner droit, tout en se battant pour que les véritables membres de son association puissent en bénéficier. Pour expliquer encore les raisons de sa fraude, L’Obs soulignait en 2012 : «Depuis sa plus tendre enfance, Alicia aime les États-Unis et n’a qu’un souhait : vivre son American dream.»
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Il faudra attendre 2007 pour que les premières fissures apparaissent. À l’approche du sixième anniversaire des attentats, deux journalistes du New York Times, David W. Dunlap et Serge F. Kovaleski, commencent à vérifier son histoire. Et très vite, le voile tombe. Merrill Lynch ne trouve aucune trace de son emploi. La famille et les amis de l’homme qu’elle avait présenté comme son fiancé — Dave, une véritable victime des attentats — assurent n’avoir jamais entendu parler d’elle. Quant à Harvard et Stanford, les deux prestigieuses universités américaines où elle affirmait avoir étudié, elles ne retrouvent aucune trace de son passage. D’autres récits s’effondrent également : il est notamment peu probable que Tania Head ait porté secours aux victimes du tsunami en Thaïlande, fin 2004, puis à celles de l’ouragan Katrina, à La Nouvelle-Orléans, l’année suivante.
Le 27 septembre 2007, le New York Times publie finalement son enquête sous un titre édifiant : «Dans le récit d’une survivante du 11-Septembre, les pièces du puzzle ne s’emboîtent pas». Tania Head ne s’appelle d’ailleurs même pas Tania Head. Son vrai nom est Alicia Esteve, elle est espagnole et, le 11 septembre 2001, elle se trouvait à Barcelone, où elle assistait à des cours à l’ESADE (École supérieure d’administration et de direction d’entreprises) au moment des attentats, comme l’affirmera plus tard le quotidien espagnol La Vanguardia.
Suite aux révélations, Alicia Esteve Head refusera de répondre aux journalistes, avant d’être écartée de ses fonctions au sein de son association. Dans La Survivante, plusieurs personnes qui l’ont côtoyée témoignent aujourd’hui de la facilité avec laquelle elles ont cru à son mensonge. Parmi elles, notamment, Jefferson Crowther, le père de Welles Crowther, l’homme au bandana rouge. «Elle disait que ses vêtements étaient en feu et que notre fils avait pris une veste pour éteindre les flammes», se souvient-il à l’écran. «Elle avait l’air tellement sincère !».
Celle qui n’a, à ce jour, jamais été poursuivie pour sa fraude et qui n’a, par ailleurs, jamais expliqué son geste, vivrait actuellement à Terrassa, une ville située non loin de Barcelone et dirigerait une entreprise de rénovation.

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