
Malgré un arrêté d'expulsion et le gel de ses avoirs, la chroniqueuse russe pro-Kremlin Xenia Fedorova devrait intervenir à distance sur CNews, selon son présentateur Gauthier Le Bret, alors que des voix s'élèvent pour dénoncer un risque d'ingérence étrangère et questionner la légalité de son retour à l'antenne.
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Xenia Fedorova a reçu un arrêté d'expulsion du territoire français le 29 juillet et vu ses avoirs gelés par le ministère de l'Intérieur en raison de son comportement jugé comme portant atteinte aux intérêts fondamentaux de l'État et constituant une menace pour l'ordre public.
L'émission touchait à sa fin. Mais avant de rendre l'antenne, mercredi 2 septembre, le présentateur Gauthier Le Bret a une "annonce à faire" aux téléspectateurs de CNews : "Xenia Fedorova pourra revenir très prochainement sur l'antenne pour livrer son analyse, son expertise, en visio, à distance puisque le gouvernement français l'empêche d'être en France". Sur la moitié de l'écran, s'affiche au même moment le visage de la chroniqueuse russe pro-Kremlin. Et en bas, ce bandeau : "Xenia Fedorova de retour dans 'L'Heure inter' ?"
Le point d'interrogation semble presque de trop : un peu plus d'un mois après avoir reçu un arrêté d'expulsion du territoire français et vu ses avoirs gelés par le ministère de l'Intérieur, l'égérie russe des médias appartenant au milliardaire ultraconservateur Vincent Bolloré s'apprête donc à reprendre du service. "Il se trouve que les services juridiques de Canal+ ont regardé cette décision, et Xenia Fedorova n'est pas empêchée d'intervenir à distance, en visio", se réjouit le présentateur.
Contactés par franceinfo, ni CNews, ni Xenia Fedorova, ni son avocat n'ont répondu à nos questions concernant la date, les conditions et la fréquence de ce retour à l'antenne. Interdite de séjour en France, l'ancienne dirigeante de la chaîne RT assurera donc ses duplex depuis l'étranger. Mais d'où précisément ? Mystère, puisque sa destination actuelle est inconnue. Sur X, elle a démenti le 28 août les informations du Monde qui assurait qu'elle était récemment passée par l'Italie et la Turquie. "Je n'ai pas discuté de ma localisation avec la direction de CNews", écrit-elle.
"Il n'y a pas d'infraction pénale"
Plusieurs questions se posent : la chaîne se met-elle en état d'infraction en faisant intervenir quelqu'un sous le coup d'un arrêté d'expulsion ? "Absolument pas, répond Serge Slama, juriste et professeur de droit public à l'université Grenoble Alpes. Un arrêté d'expulsion n'implique pas de privation de la liberté d'expression. Les États ne sont pas en droit d'interdire la parole de gens depuis l'étranger."
"Avec les moyens de communication modernes, les paroles n'ont pas de frontière. C'est la limite des arrêtés d'expulsion."
Serge Slama, juriste
à franceinfo
"Si CNews se met à diffuser en permanence son point de vue sans regard critique et sans contrepartie, l'Arcom pourra intervenir. Mais tant qu'aucune ligne rouge n'est franchie, il n'y a pas d'infraction pénale", poursuit le spécialiste. "Il sera intéressant de surveiller comment elle sera présentée à l'antenne", complète une autre juriste.
L'arrêté ministériel, que Xenia Fedorova s'est vu remettre le 29 juillet, fait état d'un "comportement" qui "porte atteinte aux intérêts fondamentaux de l'État". Le document estime que sa présence sur le territoire français "constitue pour ce motif une menace particulièrement grave et actuelle pour l'ordre public". "En déployant ses narratifs", la chroniqueuse "s'inscrit comme un relais des campagnes de désinformation pilotées par les autorités russes", et ce dans le but "de déstabiliser l'ordre public" en France.
Quant à l'arrêté concernant le gel de ses avoirs, il empêche "la mise à disposition, directe ou indirecte, de fonds ou ressources économiques au profit de cette personne et des personnes morales ou de toutes autres entités qu’elle contrôle, détient ou qui agissent sciemment pour son compte". Concrètement, "elle ne peut pas être rémunérée par les médias Bolloré pour ses chroniques", complète Serge Slama. La quadragénaire a déjà déposé deux recours devant la justice française, tous deux retoqués.
"Les médias du groupe Bolloré auront à répondre de leurs obligations légales"
Ce retour fait en tout cas bondir la patronne des eurodéputés Renew Europe, Valérie Hayer. "Les médias du groupe Bolloré dont fait partie CNews auront à répondre de leurs obligations légales en matière d'honnêteté, de rigueur, de mise en perspective et de pluralisme, réagit-elle auprès de franceinfo. Au-delà de la personne de madame Fedorova, il y a la question plus large de l'influence russe en Europe et de ses tentatives d'ingérence dans nos processus démocratiques. De la guerre hybride qu'elle nous mène". Mi-mai, l'élue avait saisi l'Arcom après des déclarations jugées "propagandistes" prorusses tenues par l'intéressée sur CNews et Europe 1.
"À l'approche d'élections majeures pour notre pays et alors que le Kremlin teste par diverses opérations la résilience des États de l'Union européenne, nous devons changer de braquet."
Valérie Hayer, cheffe des eurodéputés Renew
à franceinfo
"Le cas de Xenia Fedorova illustre la menace d'ingérence à laquelle nous sommes confrontés", rappelait dans Le Monde le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, qui a qualifié à plusieurs reprises la ressortissante russe de "propagandiste patentée qui sert de relais à la désinformation du Kremlin".
"Ses papiers arrivent au dernier moment sur une messagerie sécurisée"
Le Comité Diderot, qui lutte contre la désinformation russe dans le cadre de la guerre en Ukraine, y voit plutôt une défaite. Ce retour annoncé "montre les limites de l'option du gouvernement de recourir à l'expulsion", estime auprès de franceinfo ce groupe d'experts internationaux. "L'option de faire inscrire Xenia Fedorova sur les listes européennes de propagandistes sanctionnés, qui avait été proposée par le Parlement européen et que nous avions soutenue, aurait impliqué l'interdiction de mise à disposition de ressources économiques par les entreprises françaises".
Depuis qu'elle a quitté la France courant juillet, Xenia Fedorova n'a en effet jamais cessé de collaborer avec les médias du groupe Bolloré. Elle continue de publier ses tribunes dans le JDNews et le JDD, avec toujours le même angle d'attaque : la France. "Monsieur Barrot, où est l'ingérence ?", interroge-t-elle le 23 août. "Une histoire inquiétante", témoigne-t-elle, le 12 août, quelques jours après avoir été visée par l'arrêté d'expulsion. On remarque aussi des republications de chroniques anciennes.
"Ses papiers arrivent toujours au dernier moment sur une messagerie sécurisé, confie une source au sein du groupe. Personne ne sait quels sujets elle va traiter. Des papiers sont retirés à la dernière minute pour lui faire de la place." Reste désormais à savoir quand elle réapparaîtra à l'antenne dans "L'Heure inter", dont la prochaine émission est programmée dimanche à 16 heures.
AI outlook — possibilities, not facts
L'Arcom examinera le contenu des interventions de Xenia Fedorova sur CNews pour vérifier le respect du pluralisme et de l'honnêteté
Likely · Within weeks
Xenia Fedorova continuera à intervenir à distance sur CNews tant que son expulsion du territoire français restera en vigueur
Very likely · Within months
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