
Amalgames reprochés, temps d'antenne consacré aux casseurs et reportage brut en question : le point sur les critiques reçues par la rédaction après le week-end du 17 octobre.
Face aux critiques de téléspectateurs dénonçant des amalgames et un traitement anxiogène des manifestations et des violences du week-end du 17 octobre, le médiateur de France Télévisions et les responsables de la rédaction répondent sur l'équilibre éditorial et la contextualisation.
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Des critiques ont été adressées à France Télévisions suite à sa couverture des manifestations et des violences survenues le week-end du 17 octobre.
Dès l'après-midi du samedi 17 octobre, alors que les manifestations sont encore en cours, et que les violences autour de ces manifestations ont commencé, les premiers courriels critiques parviennent au médiateur. Ce type de critiques étaient déjà apparues à propos du mouvement lycéen avant le 17 octobre.
Dans le même temps, le service des relations avec les téléspectateurs reçoit le même type de messages. La plupart, favorables aux manifestants, reprochent à la couverture un "amalgame" entre manifestants et casseurs, une volonté alléguée de faire peur aux téléspectateurs citoyens.
Un amalgame entre manifestants et individus violents ?
Ces courriels continuent de nous parvenir au-delà du week-end, comme celui-ci à propos de "13 Heures" du 19 octobre et du "20 heures" de la veille :
Bonjour, NON, contrairement à ce qu'a dit la présentatrice, le ravage de 2000 commerces n'est pas 'le résultat des manifestations du week end' mais celui des 'pillages du week end'. J'ai 71 ans, j'ai fait la manif samedi à Paris et je n'ai assisté à rien de tout ça ni participé à rien de tout ça, et j'étais ulcérée samedi soir par le cynisme de pas mal de media qui prétendaient que les pillages et les dégâts 'éclipsaient'. L'importance des manifestations tout en diffusant plus d'images des pillages que des manifestations.
Françoise (Paris)
Courriels au médiateur de France Télévisions
Mélanie Taravant, présentatrice du "13 Heures", a dit exactement : "Bilan des manifestations de ce week end : plus de 2000 boutiques saccagées.". C'est effectivement un raccourci ambigu, que reconnaît le directeur de la rédaction Julien Duperray : "Chaque mot compte", nous écrit-il, "et nous en sommes bien conscients. Nous ne pouvons pas dire que 'le bilan de 2000 commerces vandalisés est le résultat des manifestations du week-end'. C'est une imprécision. Le bilan de 2000 commerces vandalisés est le résultat de nombreuses heures de violences et de pillages".
C'est d'autant plus regrettable que la couverture, contrairement au ressenti de plusieurs auteurs de courriels, n'a pas assimilé les manifestants aux fauteurs de troubles.
"(...) Ce type de traitement conduit à un amalgame entre manifestants et casseurs-pilleurs, qui nuit aux messages portés par les premiers (...)."
Rémi (Paris)
Courriel au médiateur de France Télévisions
La rédaction y a veillé, dans les angles de reportages choisis dès le "20 Heures" de samedi 17 octobre , par exemple, en consacrant une séquence aux réactions des manifestants aux violences dans plusieurs villes. De telles réactions sont aussi été diffusées dans le "20 Heures" du dimanche 18 octobre . Autre exemple : Laurent Delahousse parle de "vrais cortèges" pour distinguer les manifestations des violences et pillages. En lancement d’un sujet sur l’origine des dites violences, il dit : "des appels sur les réseaux sociaux qui ne sont pas liés à cette mobilisation". Plus tard, en lancement d’un sujet rétrospectif sur les deux jours de violence, il contextualise en ces termes : "N’oublions pas que la journée d’hier était d’abord un rassemblement contre la vie chère réunissant 550000 personnes partout en France…". Encore un peu plus tard il commente lui-même un risque de mise "au second plan des revendications" . Cela n'a pas empêché manifestants et téléspectateurs de ne pas se reconnaître dans les compte-rendus de ces journées et d'accuser l'information de France Télévisions.
(...) Vos choix éditoriaux, les angles de vos sujets ne rendent pas compte de ce qui se passent pour le plus grand nombre de celles et ceux qui se mobilisent. Si vous ne parlez pas de tout, nous pourrions commencer à penser que c'est un choix et qu'une information partielle est bien une information partiale.
Cécile (Paris)
Courriel au médiateur de France Télévisions
Une offre d'information volontairement anxiogène ?
C'est la deuxième famille de protestations, souvent liée à la première. Voici la suite du message de Rémi, de Paris :
[Votre traitement] ne permet pas (...) de se rendre compte de la réalité des faits, en l’occurrence, une très grande manifestation à Paris parfaitement pacifique d'une part, et des groupes de casseurs-pilleurs indépendants de la manifestation et dans d’autres secteurs de la capitale d'autre part. La durée d’antenne consacrée aux casseurs-pilleurs a été de 14 min, contre 2 min pour les manifestants (...) Ce différentiel de traitement nuit à l’intelligibilité des messages des manifestants, et de fait, en empêche le traitement politique qu’il mérite, ce qui ne peut qu’exacerber les extrémismes.
Rémi (Paris)
Courriel au médiateur de France Télévisions
Les chiffres cités par Rémi sont exacts. D'autres courriels sont beaucoup plus véhéments. Ils se positionnent sur la question morale :
Vos réactions sont dans le sensationnalisme le plus abject. Je suis très déçue du service public qui rejoint les chaînes d'information continue : mise en avant des dégâts occasionnés par des casseurs , minimisation des revendications et de la parole des lycéens (citoyen de seconde zone ???) mépris ?? Scandaleux
Patricia (Brest)
Courriel au médiateur de France Télévisions
Le 17 octobre, j'ai interrogé les reporters les plus expérimentés. Ils sont unanimes : ils n'avaient pas connu un tel niveau de violences depuis les affrontements en marge d'une des manifestations de gilets jaunes, à Paris. A mon sens, le critère arithmétique ne peut dicter à lui seul l'équilibre d'une couverture. Le niveau rare de violence justifie cette proportion. Elle n'est pas, par ailleurs, représentative de l'ensemble de la couverture du mouvement social qui a débuté en septembre.
"Nous nous interrogeons en permanence et en temps réel sur la manière dont nous relatons ces événements avec un objectif prendre la mesure des faits", affirme Julien Duperray. "Raconter d’une part comment des centaines de milliers de personnes manifestent dans la rue et pour quelles raisons, raconter d’autre part comment dans de nombreuses les violences et les pillages se sont déroulés. L’un n’empêche pas l’autre et l’un n’annule pas l’autre. Il s’agit pour nous de trouver le bon équilibre journalistique par rapport aux faits."
Oui quand une mairie brûle, quand des milliers de commerces sont pillés, quand il y a des centaines de blessés, nous nous emparons de cette actualité hors norme qui de fait prend une place importante dans le récit de la journée. Mais nous questionnons aussi le profil des interpellés, la stratégie des forces de l’ordre, l’anticipation du gouvernement. Et surtout nous continuons de donner la parole à ceux qui se mobilisent dans le calme.
Julien Duperray
Directeur de la rédaction nationale de France Télévisions
Pas question de mettre en doute la bonne foi des manifestants qui nous ont écrit. Toutefois, un manifestant ne peut pas être à plusieurs endroits à la fois. Les reporters sont nombreux et mobiles ; ils croisent leurs sources. La rédaction peut ainsi évaluer de manière informée l'ampleur d'un phénomène de masse. Par ailleurs un téléspectateur ne voit que rarement toutes les éditions de France Télévisions. Il a donc du mal à évaluer l'ensemble de la couverture. Or les courriels qui suscitent cet article ne traitent que de deux jours de cette couverture.
franceinfo canal 16 a, elle aussi, été critiquée pour son traitement des violences :
Bonsoir, Je suis choqué par la couverture médiatique du 17 octobre et la tenue du plateau qu'il m'est donné de voir. (...) Vos journalistes en plateau ont rappelé parfois avec véhémence et plusieurs fois que les images de manifestations pacifiques étaient autant montrées que les images de violence. C'est faux le temps d'antenne consacré a été totalement majoritairement consacré aux violences.
Jean (Paris)
Courriel au médiateur de France Télévisions
Nicolas Marut, directeur de franceinfo canal 16, répond : "Très tôt samedi, des actes de violences ont éclaté, bien en amont du départ officiel de la manifestation parisienne. Des actions non circonscrites à Paris puisque l’office de tourisme de Lyon a été incendié, séquence qui a été montrée à l’antenne peu avant 15h. Ces affrontements et ces dégradations importantes laissaient présager l’importance de la crise politique qui allait en découler. Ces actions ont été analysées et contextualisées en plateau, l’image n’étant jamais laissée sans appui éditorial. Malgré ce contexte, [la chaîne] a montré très régulièrement le cortège officiel République – Place de Clichy, avec une reporter dans la manifestation, et tout au long de l’après-midi des interventions des manifestants rappelant leurs revendications. En plateau, des journalistes de la chaine mettaient beaucoup de soins à rendre compte de la réalité du terrain dans sa globalité. Des bandeaux écrits ont souligné à l'écran la dualité de la situation. [Par exemple] : 'Défilés dans le calme, heurts à Paris Lyon et Marseille'. Le soir, les débats en plateau portaient sur les conséquences des évènements, toujours en cours à Paris, et sur les commentaires de la classe politique, mais insistaient également sur les revendications des manifestants et les protestations contre la 'vie chère'."
Un reportage "en immersion" qui ne passe pas
Dans le "20 heures" du 18 octobre, un long reportage presque sans commentaire au cœur des violences a aussi valu des courriels désapprobateurs à la médiation :
Le JT de 20h vient de diffuser un "document brut" sur les événements d'hier et qui montrait un flux d'images sans commentaire, si ce n'est de temps en temps quelques phrases (...) [Ce document] est dit brut parce qu'il ne propose aucun commentaire suivi, aucune description, aucune analyse de ce qui est montré. Ce n'est pas du journalisme: quel est l'idée derrière une telle diffusion au 20h ? L'effet d'un tel document (...) est de placer les spectatrices et spectateurs devant un flot/un flux d'images violentes et donc angoissantes, devant lesquelles on ne sait pas qui est filmé, quand, où.
Caroline (Meudon)
Courriel au médiateur de France Télévisions
La diffusion de ce reportage a aussi suscité des interrogations en interne. A l'heure où les réseaux sociaux diffusent souvent des images sans suffisamment de contexte, le JT doit-il faire de même ? "Comme nous le faisons régulièrement dans la partie magazine du journal, après 20h40, nous avons proposé un reportage long format avec une écriture différente", explique Philippe Corbé, directeur de l'information de France Télévisions.
"Nous aurions dû être plus clairs, en contextualisant davantage, explique-t-il. Laurent Delahousse a bien précisé que c’était un document en immersion, mais nous aurions dû être plus lisibles dans le bandeau [qui accompagne le sujet] et donner davantage d'informations contextuelles dans le montage et le commentaire. L’amorce du sujet distinguait bien deux éléments : 'deux histoires parallèles se sont nouées dans les rues de Paris. Une manifestation pacifique pour l’éducation et contre la vie chère' et, plus loin, 'des scènes chaotiques de pure violence.' L’idée n’était pas de mêler les deux, au contraire, mais de bien distinguer ces 'deux histoires en parallèle'. Le sujet soulignait aussi que le défilé syndical et politique, avec beaucoup de jeunes, se déroulait 'dans une ambiance bon enfant, entouré de gens qui manifestent dans le calme'. Mais cela n’était pas suffisant, nous ne pouvons que le regretter, et nous aurions dû être plus précis dans le montage, la contextualisation et le commentaire pour qu’il n’y ait pas de confusion."

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