
Alors que Donald Trump multiplie les pressions sur Volodymyr Zelensky, la question de la dépendance ukrainienne au renseignement militaire américain, notamment spatial, est relancée.
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Le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot a affirmé que les Européens fournissent les deux tiers du renseignement à l'Ukraine, soulignant le rôle de la France.
La France, partenaire privilégiée de l'Ukraine ? Le ministre des Affaires étrangères, Jean-Noël Barrot, a affirmé, jeudi 15 octobre sur France Inter, que "deux tiers du renseignement qui est fourni à l'Ukraine l'est aujourd'hui par les Européens et singulièrement par la France". A la mi-janvier, Emmanuel Macron avait fourni la même estimation lors d'une visite de la base aérienne d'Istres (Bouches-du-Rhône), sans davantage de précisions. Une fois encore, Paris souhaite réaffirmer son rôle dans une nouvelle période de tensions entre le président américain, Donald Trump, et son homologue ukrainien, Volodymyr Zelensky.
Les emportements du locataire de la Maison Blanche relancent périodiquement le débat sur la très grande dépendance ukrainienne au renseignement militaire américain. Mais qu'en est-il concrètement ? Contacté par franceinfo, le Quai d'Orsay n'a précisé à quoi correspondaient précisément ces "deux tiers" mentionnés par le ministre. Par nature, il est "impossible de savoir le volume de renseignement que reçoivent les Ukrainiens", nuance auprès de franceinfo Jonathan Guiffard, chercheur à l'Institut français de géopolitique. "Ce chiffre, s'il vient de quelque part, vient sûrement des Ukrainiens", comme un élément de communication politique visant à encourager le soutien européen.
En revanche, il est tout à fait "probable que les Européens aient significativement augmenté leur soutien" depuis le début de la guerre, souligne Jonathan Guiffard. "La France possède les plus grandes capacités de renseignement sur le continent et c'est vraisemblablement elle qui doit en transmettre une grande partie." En France, les officiers de la direction du renseignement militaire sont regroupés sur un "plateau" dédié à la zone englobant la Russie et l'Ukraine, explique le ministère des Armées sur son site. Leur objectif est de suivre la situation sur le front, analyser les armements et évaluer "la régénération de l'armée russe à l'horizon 2030".
Des constellations de satellites français dans le ciel
Ils disposent pour cela d'équipements souverains uniques en Europe, à l'exception du Royaume-Uni. Les trois satellites de la constellation Composante spatiale optique (CSO) fournissent des images précises et de haute qualité, classées "secret défense". Le ministère des Armées exploite également des images produites par les Pléiades, une constellation commerciale de deux satellites déployés par Airbus Defence and Space. Autre outil de pointe : la constellation de satellites Ceres, destinée à produire du renseignement d'origine électromagnétique. Elle est en effet capable d'intercepter des communications, de détecter la position des unités ennemies et de capter les signaux des radars militaires.
Ces constellations, entre autres, fournissent un renseignement militaire précieux pour les forces ukrainiennes. "Il y a sans doute une priorisation des capacités françaises sur le sujet ukrainien, avec des photos très régulièrement transmises aux Ukrainiens", souligne Jonathan Guiffard. "Mais le front ukrainien est très large. Et si vous rajoutez des cibles à l'intérieur de la Russie, les satellites français ne sont pas suffisants pour photographier chaque jour l'ensemble de ces positions." La question du volume est pourtant cruciale pour les forces ukrainiennes.
Au début de la guerre, les Etats-Unis ont mis en place la Task Force Dragon sur une base de l'armée américaine à Wiesbaden (Allemagne), comme l'a révélé en 2025 par The New York Times. "Il s'agit d'une cellule de fusion de renseignement, avec au même endroit des militaires en charge de la planification, des représentants des agences américaines, comme la CIA et la NSA, et des Ukrainiens", explique Jonathan Guiffard. Cette organisation permet des "cycles de ciblage très courts" afin de répondre aux objectifs définis par l'Ukraine. Pour autant, elle nécessite "de trouver de nouvelles cibles presque en temps réel", poursuit Jonathan Guiffard.
Mais des capacités bien plus grandes côté américain
Les Etats-Unis comptent plus de 240 satellites militaires en orbite, loin devant les rivaux chinois (plus de 160) ou russe (110), selon le site spécialisé Orbital Radar. Cela leur offre "la capacité d'être en permanence sur une cible, avec un satellite qui prend le relais d'un autre à chaque fois", expose Jonathan Guiffard. La constellation française CSO produit des images de grande qualité, lors du passage d'un satellite au-dessus d'un site d'intérêt, mais elle ne peut rivaliser dans la quantité. "Les Américains peuvent traiter l'ensemble du front tous les jours", avec leurs nombreux satellites capable de produire des images et des cartes de chaleur à partir de signatures électromagnétiques.
"Je doute que les Ukrainiens soient capables de se passer des capacités américaines. A moins que les Européens ne soient passés à l'échelon supérieur, avec une cellule de fusion de renseignement."
Jonathan Guiffard, chercheur à l'Institut français de géopolitique
à franceinfo
Fin 2025, Kyrylo Boudanov, alors directeur du renseignement militaire ukrainien, avait déjà rappelé que l'Ukraine était largement dépendante des Etats-Unis pour l'imagerie spatiale, radar et optique. Les Etats-Unis disposent également de RQ-4 Global Hawk, des drones stratégiques qui volent à très haute altitude avec des prises d'image en continu. Ces engins se situent quelque part "entre le satellite et le drone de surveillance", décrit Jonathan Guiffard, offrant un suivi de cibles dans la durée. Le service Starshield de l'Américain Starlink – une constellation de plus de 10 000 satellites – est par ailleurs incontournable pour les communications militaires ukrainiennes.
L'Ukraine est également très dépendante de son partenaire pour la sécurité de ses villes. Ni la France ni l'Europe ne sont aujourd'hui en mesure d'avertir Kiev à un stade précoce, lors de frappes de missiles russes. Les avertissements transmis à l'Ukraine reposent en partie sur le système américain Space-Based Infrared System (Sbirs). Cette constellation de satellites est capable de détecter les sources de chaleur lors des tirs de missiles et du décollage d'avions bombardiers. Les autorités ukrainiennes peuvent alors organiser la défense antiaérienne et informer les populations.
D'autres projets en cours en Europe, mais aussi aux Etats-Unis
La Space Development Agency (agence de développement spatial) américaine développe actuellement une autre constellation de satellites destinée à l'alerte et au suivi des missiles, qui viendra compléter la précédente. "Ce dispositif, baptisé 'Tracking Layer', utilise des capteurs infrarouges pour détecter et suivre des menaces balistiques avancées", explique à franceinfo Christian Freiherr von der Ropp, consultant indépendant spécialisé dans les satellites. Cela concerne "notamment les armes hypersoniques dont les trajectoires, plus basses et maniables, mettent en défaut les systèmes d'alerte traditionnels".
Il sera difficile pour Paris et ses partenaires européens de combler le retard. "Des initiatives telles qu'Odin's Eye II [projet de l'Union européenne] et le programme franco-allemand Jewel constituent des avancées significatives vers un système souverain d'alerte aux missiles depuis l'espace", relève Christian Freiherr von der Ropp. "Mais l'Europe toutefois n'a pas encore déployé de constellation équivalente en orbite terrestre basse dédiée au suivi des missiles."
Des ratés ces derniers jours
L'Ukraine bénéficie donc largement du renseignement militaire américain, au risque de l'exposer aux soubresauts politiques de l'administration Trump. Ces derniers jours, Kiev a émis des protestations après plusieurs ratés dans la transmission des alertes, au moment même où Donald Trump exprimait de l'agacement à l'égard de son homologue ukrainien. L'administration américaine, quant à elle, a invoqué des conditions météorologiques pour justifier ces manquements, selon les médias Politico et CBS. En mars, déjà, Washington avait temporairement suspendu le partage de renseignement avec l'Ukraine.
"Si les Américains coupaient, les Ukrainiens resteraient assez forts sur le front, même avec moins de photos satellites", observe Jonathan Guiffard. "En revanche, ils perdraient une grande partie de ce qu'ils voient en Russie", ce qui la priverait de frappes en profondeur.
"L'Ukraine a été mise sous stéroïdes en matière de renseignement, ce qui lui a permis de survivre, d'assurer sa défense et d'envisager des attaques en profondeur."
Jonathan Guiffard
à franceinfo
L'Ukraine s'est aussi plainte d'un ralentissement, dans la nuit de mardi à mercredi, des services satellitaires Starlink, qui lui sont fournis par SpaceX, l'entreprise du milliardaire Elon Musk, proche de Donald Trump. Jonathan Guiffard voit dans ces récents ratés "des techniques de négociation américaines pour mettre la pression sur les Ukrainiens, ce qui fonctionne d'ailleurs".
L'Ukraine, "source de renseignement assez importante"
Mais en réalité, "l'appareil de sécurité nationale américain a parfaitement conscience de ce que ça leur apporte", souligne Jonathan Guiffard. L'Ukraine, en effet, a également des atouts dans le renseignement humain, pour bien connaître la Russie. "Le pays mène des opérations cyber de manière autonome, interroge des prisonniers de guerre, récupère du matériel russe… Autant de sources de renseignement assez importantes."
AI outlook — possibilities, not facts
L'Europe cherchera à développer de nouvelles constellations d'alerte aux missiles.
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