« Une véritable bombe à retardement »… Le centre de Bucarest menace de s’effondrer au prochain séisme
Dans le centre historique de la capitale roumaine, des pastilles rouges signalent les bâtiments à risque sismique, mais les consolidations tardent à venir.
Quick Look
- À Bucarest, des milliers d'immeubles sont vulnérables aux séismes, notamment dans le centre historique marqué par des pastilles rouges.
- Malgré le risque élevé identifié par l'ONU et le souvenir du séisme de 1977, les consolidations structurelles restent insuffisantes, freinées par des blocages administratifs, des coûts élevés et un manque de volonté politique.
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Why It Matters
La Roumanie est exposée à un risque sismique élevé, notamment dans la région de Vrancea où la plaque africaine remonte sur la plaque européenne. Un séisme dévastateur en 1977, dont l'épicentre se trouvait dans le massif de Vrancea, a tué près de 1 600 personnes à Bucarest. Depuis, l'architecture de la capitale n'est pas adaptée pour résister aux secousses. Quatre mois après le séisme de 1977, le dictateur communiste Nicolae Ceaușescu a ordonné l'arrêt de toutes les consolidations, laissant des milliers d'immeubles non renforcés.
Dans le centre historique de Bucarest, des pastilles rouges parsèment l'avenue de la Victoire. Ces ronds, surnommés « bulina roșie », ne signalent pas des façades de style néoclassique ou Art déco, mais les immeubles qui risquent de s'effondrer au prochain séisme. Ils sont catégorisés « risque sismique I », la plus sérieuse des quatre catégories. Selon l'ONU, le pays est parmi les plus exposés au risque sismique.
L'activité sismique est fréquente dans la région de Vrancea, à l'est du pays, où « la plaque africaine remonte progressivement sur la plaque européenne et crée une zone de déformation », explique Cédric Twardzik, chercheur en sismologie au laboratoire Géoazur. En 1977, un séisme dévastateur, dont l'épicentre était le massif de Vrancea, a tué près de 1.600 personnes à Bucarest. Depuis près de cinquante ans, le pays reste sous la menace constante de nouvelles secousses, mais son architecture n'est pas bâtie pour y résister. Or, « ce ne sont pas les séismes en eux-mêmes qui tuent, ce sont plus souvent les bâtiments », rappelle Cédric Twardzik.
« On aura bien plus de morts »
Sur le trottoir, les yeux rivés sur l'une de ces pastilles prémonitoires, Edmond Niculușcă résume l'urgence sans détour : « La situation est dramatique. Bucarest est une véritable bombe à retardement. Si un nouveau séisme de même amplitude se produit, on aura bien plus de morts. » Dans un rapport datant de 2022, la municipalité les estimait à 6.500. Le trentenaire mène l'initiative Antiseismic District, qui vise à informer les habitants du centre-ville et a travaillé sur le sujet pour la mairie, au sein de l'administration chargée de la consolidation des bâtiments à risque sismique.
Immeubles résidentiels, écoles, universités, hôpitaux… La Banque mondiale estime à 20.000 le nombre de bâtiments potentiellement vulnérables à Bucarest. Edmond Niculușcă lève les yeux vers un immeuble de l'entre-deux-guerres : « Celui-là, s'il y a un séisme de magnitude 7, il va s'effondrer. C'est une certitude. Ici, rien n'a été construit selon les normes parasismiques. »
Des immeubles maquillés pour faire illusion
Quatre mois après le séisme de 1977, le dictateur communiste Nicolae Ceaușescu a ordonné l'arrêt de toutes les consolidations. Des milliers d'immeubles n'ont toujours pas été renforcés depuis. Edmond Niculușcă étrille cette « décision politique criminelle », tout comme le choix de certains élus de ne rénover que les façades, sans consolider structurellement les immeubles. Sur l'avenue de la Victoire, il désigne un bâtiment du menton. « La façade est extraordinaire, n'est-ce pas ? Mais venez. »
Il s'engouffre sous un large porche couvert pour déboucher, quelques mètres plus loin, dans la cour intérieure de l'immeuble. « Voilà le véritable visage de ce bâtiment ! » Derrière le Roumain, se détache un bâtiment constitué de béton brut, piqué de climatiseurs, mais aussi de fissures et de pans de plâtre arrachés. Sous la pastille, essaiment également une dizaine de boîtes à clefs, signes de location de type Airbnb, malgré l'interdiction des locations touristiques dans ces immeubles à risque.
Les pastilles, le sommet de l'icerberg
« Les immeubles qui ont des "bulina rosie" sont ceux qui ont été expertisés, ce ne sont pas forcément les pires. Tout est pire », rit Edmond Niculușcă. À ce jour, moins de 2.800 ont été expertisés selon la liste officielle de l'administration municipale de Bucarest (AMCCRS). À ce diagnostic lacunaire, s'ajoutent le coût exorbitant des travaux, les blocages administratifs et un manque de volonté politique et populaire. « Les propriétaires refusent de libérer les appartements, même si l'État prend désormais tout en charge. Après la révolution, certains bâtiments ont été consolidés avec la promesse de travaux rapides, mais ils ont duré parfois quinze ou vingt ans. Les gens n'ont plus confiance. »
Pourtant, le traumatisme n'a pas totalement disparu. Edmond Niculușcă se souvient avec émotion de sa grand-mère, incapable de se rasseoir dans le fauteuil où elle se trouvait lors du séisme de 1977 sans en revivre les secousses. « À Bucarest, une génération entière se souvient encore de ce séisme », souligne Cédric Twardzik, avant de noter un paradoxe : « Plus ça date plus on peut s'attendre à ce que ça se reproduise, mais moins il y a de mémoire sur le sujet. »
Du « plâtre antisismique » pour se rassurer
Dans la rue, les Roumains sont nombreux à balayer d'un revers de main la dangerosité du bâti bucarestois. Devant un bâtiment ancien, flanqué d'une pastille rouge, un sexagénaire massif s'énerve de notre question : « Vous feriez mieux de parler des dégradations en France, ça, c'est un vrai problème ! » Un second passant sourit poliment : « Peut-être que ce bâtiment tombera, mais j'ai moins confiance dans celui d'à côté, il n'a pas résisté aux précédents séismes. »
Car beaucoup de Roumains croient encore « à des mythes », regrette Edmond Niculușcă. Il y a ceux qui s'imaginent les fondations montées sur des billes afin d'amortir les secousses, ou ceux qui considèrent qu'un bâtiment ayant survécu aux séismes de 1940 et 1977 est désormais invincible. Derrière lui, les fissures d'un immeuble ont été colmatées à l'aide d'un enduit. « À l'époque, ils ont dit que c'était du plâtre antisismique », rit Edmond Niculușcă.
Pour se rassurer, certains avancent aussi qu'une personnalité du régime communiste a vécu dans leur immeuble, qui ne peut donc – évidemment – pas être dangereux. « Si tu rentres chaque jour dans ton appartement, tu es bien obligé de te raconter des histoires », soupire Edmond Niculușcă. D'autant qu'« il est extrêmement difficile de savoir quand un prochain séisme majeur touchera Bucarest. Il pourrait ne pas survenir pendant vingt ans, cent ans, tout comme arriver l'année prochaine », avertit Cédric Twardzik. Et les « bulina roșie », semées aux quatre coins de la ville comme le chemin du Petit Poucet, ne disent rien du temps qu'il reste aux Roumains pour s'en protéger.
What to Watch
AI outlook — possibilities, not facts
De nouveaux séismes dans la région de Vrancea pourraient toucher Bucarest, avec un timing imprévisible selon les experts.
Possible · Within years
Open Questions
- Quel est le calendrier précis pour l'expertise et la consolidation des bâtiments restants ?
- Quelles mesures concrètes l'État roumain prend-il pour surmonter le refus des propriétaires de libérer les appartements ?
- Quel budget est alloué aux travaux de consolidation sismique à Bucarest ?



