Edouard Philippe à la friteuse : pourquoi les politiques se mettent-ils en scène au travail ?
De Tourcoing à La Réunion, le candidat Horizons tente de s'afficher en travailleur de force, une stratégie de communication politique qui divise les experts.
Quick Look
- Edouard Philippe s'est affiché en train de faire des frites à Tourcoing aux côtés de Gérald Darmanin, s'attirant moqueries et critiques.
- Une stratégie de mise en scène politique décryptée par les experts.
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Why It Matters
Edouard Philippe s'est mis en scène en train de cuisiner des frites à Tourcoing avec Gérald Darmanin et de couper de la canne à sucre à La Réunion.
«Vous voyez bien qu’il a la patate… » Le week-end dernier, Edouard Philippe s’est montré sous les objectifs à Tourcoing (Nord) faisant des frites dans un camion avec le champion du monde 2023 de la discipline et son nouveau soutien et premier adjoint à la maire de la ville, Gérald Darmanin. Quelques jours plus tôt, le candidat Horizons pour l’élection présidentielle 2027 retroussait déjà ses manches à La Réunion pour couper quelques plants de canne à sucre.
La séquence de Tourcoing n’a pas manqué de faire réagir avec une bonne dose de moqueries sur les réseaux sociaux, raillant un « technocrate » qui tente « de faire peuple », un « énarque » qui « découvre le travail ». Parce que oui, malgré sa bonne volonté et les conseils du ministre de la Justice, la séquence sonne un peu faux.
« Cette apparence de normalité peut rassurer le grand public »
Le maire du Havre n’est pourtant pas le premier à se grimer en travailleur pour toucher les cœurs et surtout les bulletins de vote. Récemment, Rachida Dati jouait aux éboueurs et, avant eux, plus célèbre mais tout aussi huileux, Donald Trump avait cartonné auprès des électeurs américains en distribuant des frites au McDonald’s. Une mise en scène qui n’est pas sans rappeler Emmanuel Macron, lui-même moqué pour sa propension à « se déguiser ».
Si la pratique n’est pas nouvelle, comme le rappelle Alexandre Eyriès, enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication, elle innove toutefois des habituelles et simples visites à d’usine, de chantier ou d’exploitation agricole. « Souvenez-vous de Valéry Giscard d'Estaing qui s’invitait à manger chez les Français où lorsqu’il jouait de l’accordéon, les ficelles étaient les mêmes », commente le chercheur.
L’objectif est de donner l’impression au peuple, aux potentiels électeurs, que le candidat a une vie sensiblement égale à la sienne. « On se dit bien évidemment que c’est du "fake", on n’y croit pas une seconde, mais cette apparence de normalité peut rassurer le grand public, détaille Alexandre Eyriès, cela casse un peu l’image d’inaccessibilité, d’un personnel politique déconnecté des réalités du quotidien. »
Une image fausse… qui peut avoir des effets positifs
Une image de proximité dont les effets sont difficiles à évaluer sur les électeurs. Selon Paul Brounais, spécialiste en communication politique à l’agence Deux Quatre et fondateur du Lab Électoral, il n’y a aucune chance de réussite : « Les électeurs n’attendent pas d’Edouard Philippe qu’il secoue des frites. Ils n’ont pas envie de voir ça. Même ses partisans doivent trouver cela curieux. » Selon cet expert des campagnes électorales, c’est même l’effet inverse qui pourrait se produire : « Les gens veulent que les élus connaissent leurs métiers, pas qu’ils le fassent à leur place. Cela ajoute au théâtre politique et ça risque de fatiguer les électeurs et, au regard du contexte, de les détourner de la politique. »
À ce sujet, Alexandre Eyriès est un peu plus modéré. S’il ne voit pas cette image marquer la campagne électorale, il pense que cela peut bénéficier à Edouard Philippe : « C’est un vieux routier de la politique qui a fait de grandes études [Sciences Po, Ena], "roi de la frite", ça a au moins le mérite d’imposer une image un peu sympa, décalée, loin de son côté très sérieux. » D’autant que, malgré les boutades à ce sujet, cette image peut se muer à la manière des publicités dont tout un chacun pense avoir le recul nécessaire pour ne pas être influencé mais que les études « valident » en termes d'efficacité. « C’est une image subliminale, il y a quelque chose qui reste quand même », ajoute Alexandre Eyriès. Notamment chez les 50-80 ans chez qui le chef de file Horizons a déjà une petite cote de sympathie.
« Ces générations n’ont pas le réflexe de voir le côté manipulatoire, le storytelling. C’est le même procédé pour la relation amoureuse très médiatique entre Jordan Bardella et Maria Carolina de Bourbon des Deux-Siciles. Ça a plus l’air d’une opération de com' qu’autre chose mais ça peut fonctionner », analyse le chercheur.
« Il faut savoir surfer sur sa propre personnalité »
Une tentative qui s’ancre également dans les nouvelles habitudes d’après nos spécialistes. L’essor des réseaux sociaux s’accompagne, en politique, de la nécessité (ou de la volonté) de fournir du contenu au quotidien, des images personnelles, insolites pour modeler l’image des politiques. « C’est devenu presque systématique, les candidats, comme dans d’autres domaines, se mettent à montrer les "coulisses", il faut incarner », développe Alexandre Eyriès.
Reste que les choix d’incarnation doivent se mesurer aux personnalités des candidats. « On ne verrait pas de Gaulle ou Mitterand faire cela explique Paul Brounais. Chirac oui. » « Il était assez populiste dans ses façons de faire et de communiquer, mais ça allait avec le personnage. Il buvait des bières cul sec au Salon de l’Agriculture et les gens aimaient ça parce que c’était authentique. »
Donald Trump aussi peut se permettre quelques excentricités parce que c’est aussi ce que ses électeurs attendent de lui. Mais ce n’est pas ouvert à tout le monde. « François Hollande, par exemple, serait resté de l’autre côté du comptoir. Il aurait félicité le chef et, sans doute, fait une petite blague d’autodérision qui aurait fait rire tout le monde… Il faut savoir rester dans son personnage », explique Paul Brounais qui ne comprend pas comment Edouard Philippe, qui « a passé des années à se construire une stature d’homme d’Etat rigoureux », se retrouve là à « jouer » avec son image. « Résultat, il était là pour annoncer la création d’un nouveau mouvement de centre-droit et l’info principale a été totalement éclipsée par cette séquence », regrette Paul Brounais qui avance un conseil aux candidats : « Il faut savoir surfer sur sa propre personnalité. »
Open Questions
- Quel sera l'impact réel de cette séquence sur les intentions de vote ?




