El Niño s'intensifie et menace la sécurité alimentaire mondiale
Quick Look
- L'Organisation météorologique mondiale prévoit une intensification exceptionnelle d'El Niño jusqu'en 2027, avec des impacts déjà observés : sécheresses en Amérique centrale, inondations au Pérou, feux de forêt en Indonésie et pénurie d'eau au Panama.
- Les économies européennes pourraient subir des hausses de prix sur le café, le cacao et le riz en raison des perturbations dans les pays producteurs.
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Why It Matters
El Niño est un phénomène climatique naturel caractérisé par le réchauffement de la surface de l'océan Pacifique équatorial, modifiant les vents et les précipitations à l'échelle mondiale. Son intensité actuelle est qualifiée d'exceptionnelle par l'OMM.
"El Niño prend sous nos yeux une ampleur exceptionnelle." Dans sa dernière note consacrée à El Niño, publiée jeudi 3 septembre, l'Organisation météorologique mondiale (OMM) prévient que le phénomène naturel, qui produit une hausse de la température de la surface de l'océan Pacifique équatorial et ainsi une modification du régime des vents et des précipitations, "va s'intensifier pour devenir un phénomène de très forte intensité dans les mois à venir" et jusqu'en 2027. "La science est sans équivoque : la planète s'engage en eaux inconnues et ces eaux se réchauffent", s'est inquiété à cette occasion le secrétaire général de l'ONU, Antonio Guterres.
Or, un tel épisode El Niño peut être à l'origine de phénomènes météorologiques extrêmes dévastateurs sur plusieurs continents. "Nous verrons pleinement les effets durant le dernier trimestre de l'année 2026, au moment du pic, et également lors des deux premiers trimestres de 2027. Mais on commence déjà à en observer", constate Gilles Dufrénot, économiste spécialiste de l'impact des chocs climatiques. Et ils viennent amplifier ceux du réchauffement climatique d'origine humaine.
"Cet épisode a le potentiel de porter un coup dur aux populations et aux économies du monde entier. Nous constatons déjà les perturbations et les ravages causés par les sécheresses et les inondations."
Céleste Saulo, secrétaire générale de l'OMM
dans le bulletin d'information consacré à El Niño
"Certains pays de la planète ont déjà des déficits de pluviométrie. C'est le cas de l'Amérique centrale, dans des pays comme le Guatemala, le Salvador et le Honduras", décrit Gilles Dufrénot. Les autorités des deux derniers ont d'ailleurs déclaré l'état d'alerte. Au total, dans les trois pays voisins, plus de 70 000 ménages cultivant du maïs font état de pertes de récoltes dévastatrices, selon Oxfam, cité par Reuters. Le Programme alimentaire mondial des Nations unies y a, lui aussi, alerté sur les "dégradations de la sécurité alimentaire" du fait d'El Niño.
Au Panama, aussi placé en alerte sécheresse, l'Autorité du canal qui relit les océans Atlantique et Pacifique a annoncé réduire son trafic de 36 à 32 transits par jour, faute d'eau de pluie suffisante dans les lacs qui l'alimentent. Il en va de même plus à l'Est, dans les Antilles : "Sur la période juin-juillet, on n'a eu environ que la moitié des pluies attendues" en Martinique et en Guadeloupe, conduisant à "un manque d'eau généralisé", expliquait à la fin août à l'AFP Emmanuel Cloppet, directeur interrégional de Météo-France.
Au Pérou, la pêche à l'anchois divisée par 40
L'Amérique du Sud est aussi frappée de plein fouet. Des dizaines de millions de personnes vivant dans le nord du continent ont vécu le mois de juillet le plus chaud jamais enregistré. Sous l'effet d'El Niño, le Pérou se prépare aussi bien à de fortes pluies qu'à des épisodes de sécheresse, selon les régions. Le pays, inquiet pour la sécurité alimentaire de sa population, a d'ores et déjà placé un tiers de ses villes en état d'urgence. Sur ses côtes, le réchauffement des eaux pousse les anchois à vivre plus en profondeur, privant le pays de sa principale ressource de pêche. En mai, seules 32 800 tonnes d'anchois ont ainsi été pêchées, contre 1,3 million de tonnes prélevées un an plus tôt, selon des données officielles.
La Colombie est, quant à elle, en proie aux flammes. Dans l'ouest du pays, les feux, favorisés par la sécheresse et les fortes températures, ont brûlé 20 000 hectares de forêt et de cultures, notamment de citrons, de café et de mangues. L'Equateur craint également des incendies en Amazonie et a déclaré, samedi 29 août, l'alerte rouge sur l'ensemble de son territoire. Le géant agricole brésilien s'inquiète de son côté d'un impact sur ses cultures de café, de soja et de sucre, selon la Confédération de l'agriculture et de l'élevage.
Plus de 200 000 hectares ravagés en Indonésie
En Inde et en Asie du Sud-Est, El Niño entraîne là aussi des conditions plus sèches. Les précipitations de la mousson en Inde ont été inférieures de 16% à la normale en août, ce qui a accentué une chaleur record, en partie due à El Niño, selon l'agence météorologique nationale. Le phénomène a aussi aggravé des feux de forêt dévastateurs en Indonésie. Entre janvier et juillet, ils ont ravagé plus de 200 000 hectares, selon le gouvernement. "Les feux de végétation sont fréquents pendant la saison sèche indonésienne", mais "l'année 2026 devrait être particulièrement intense, comme on peut s'y attendre en présence d'un fort épisode El Niño", a prévenu l'observatoire européen Copernicus. La surface brûlée est déjà supérieure à celles de 2019 et 2023, où El Niño avait aussi été détecté. Plus au Sud, l'Australie se prépare, elle aussi, à des incendies d'ampleur, le risque étant accru "dans presque tous les Etats et territoires", rapporte The Independant.
"En Afrique, El Niño peut accroître le risque de sécheresse dans les pays du sud du continent de décembre à février et provoquer des inondations dans les pays de l'Est", explique le média spécialisé Carbon Brief. En Angola, El Niño est ainsi venu aggraver une sécheresse qui avait déjà poussé des milliers d'habitants à se réfugier en Namibie, a récemment alerté Amnesty International.
"Le déficit pluviométrique en Afrique met déjà 13 millions de personnes en insécurité alimentaire aiguë."
Gilles Dufrénot, économiste à franceinfo
El Niño accentue aussi "l'évaporation dans les barrages d'eau servant à produire de l'électricité, accentuant les pannes et pénuries d'électricité pour les ménages", ajoute le professeur de sciences économiques à Sciences Po Aix, citant les cas de la Zambie et du Zimbabwe.
"Les pays ont pris des dispositions"
Face à ces impacts catastrophiques, de nombreux pays "ont pris des dispositions et beaucoup ont mis en place des dispositifs d'alerte, (...) des protocoles et surtout ont anticipé ce qu'ils feront durant le pic d'El Niño", rassure Gilles Dufrénot. Au Sri Lanka, qui craint de fortes pluies suivies d'une sévère sécheresse, le gouvernement a créé un comité ministériel chargé de faire face aux conséquences d'El Niño. Le ministère de l'Environnement sri-lankais a aussi appelé les agriculteurs à entamer les plantations de riz plus tôt que prévu afin de les protéger des inondations et ainsi sauver les récoltes.
Au Honduras, les autorités s'apprêtent à forer de nouveaux puits, construire des réservoirs d'eau et distribuer de la nourriture dans les zones les plus critiques. Au Pérou, le gouvernement a annoncé la création d'une commission afin d'accélérer les travaux et les actions de prévention face aux effets d'El Niño et a mobilisé "450 millions de soles [soit plus de 115 millions d'euros] pour traiter 380 points critiques dans huit régions", ajoute Gilles Dufrénot. En 2023, les inondations et glissements de terrain amplifiés par El Niño y avaient fait 99 morts. Gilles Dufrénot cite aussi les exemples de l'Inde, qui a constitué "des stocks céréaliers publics importants pour protéger la population", ou du Laos, qui a lancé un dispositif d'assurance dont "les fonds sont libérés automatiquement dès qu'un indice [sécheresse] franchit un seuil, sans attendre l'évaluation des dégâts".
Des hausses de prix pour le café, le cacao ou le riz en Europe
Quant à l'Europe ? Les effets d'El Niño sont sous surveillance, affirme Météo-France. Car "si les conditions atmosphériques le permettent et si l'intensité du phénomène est suffisante, les impacts [d'El Niño] peuvent se propager au-delà de la zone équatoriale et de la zone Pacifique", prévient l'institut français. Copernicus évoque des signaux annonciateurs d""un automne plus humide que la moyenne dans le Sud et l'Ouest".
"L’origine d'El Niño est dans le Pacifique, et l’Europe est touchée au bout d’une chaîne de phénomènes météo qui affaiblissent El Niño quand il arrive en Europe."
Gilles Dufrénot, économiste à franceinfo
Des effets sur les économies européennes seront toutefois plus perceptibles encore. "L'Europe importe un certain nombre de denrées alimentaires et de matières premières produites dans les pays qui sont fortement affectés par El Niño", rappelle Gilles Dufrénot, citant le café, le cacao, le sucre, le maïs, le riz, l'huile de palme ou encore les farines de poissons. Les prix ont déjà commencé à augmenter : "Fin juin, l'arabica a augmenté de plus de 10% à cause des pluies exceptionnelles au Brésil et des premières inquiétudes liées à El Niño, le sucre également est en train d'augmenter." La hausse devrait être plus forte encore lors du pic du phénomène. "Il est très vraisemblable que nous aurons des hausses de prix sur le maïs, le soja, l'huile de palme, le café robusta, le riz, le cacao et le blé", prévient l'économiste.
What to Watch
AI outlook — possibilities, not facts
Les effets d'El Niño atteindront leur pic durant le dernier trimestre de 2026 et les deux premiers trimestres de 2027.
Very likely · Within months
Des hausses de prix sur le maïs, le soja, l'huile de palme, le café robusta, le riz, le cacao et le blé seront observées en Europe lors du pic du phénomène.
Likely · Within months
Open Questions
- Quelle sera l'ampleur exacte des pertes agricoles en 2027 lors du pic d'El Niño ?
- Les dispositifs d'alerte mis en place par les pays seront-ils suffisants pour éviter des crises humanitaires majeures ?
- Dans quelle mesure les hausses de prix des matières premières en Europe affecteront-elles les ménages les plus vulnérables ?






