Pokémon : quand le jeu de cartes vire à l’addiction et à la roulette russe
Derrière les créatures adorables du jeu de cartes Pokémon, certains fans développent de véritables comportements d'addiction aux achats, s'endettant lourdement pour décrocher le jackpot.
Quick Look
Le commerce des cartes Pokémon et l'ouverture de boosters entraînent parfois de graves comportements d'addiction et d'endettement chez certains fans, s'apparentant aux mécanismes des jeux d'argent.
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Why It Matters
Les cartes à collectionner Pokémon connaissent un engouement mondial et des cotes de revente très élevées.
L’homme se jette au sol et crie de désespoir dans son bureau. Ce vingtenaire que l’on voit roulé en boule vient d’ouvrir un « booster » Pokémon, ces packs contenant dix cartes, dont la dernière est rare et peut avoir une grande valeur. Or, avant d’ouvrir son booster, le streamer Twitch Wesbtw l’a plié en deux contre 50 dollars, envoyé par l’un de ses spectateurs. Résultat : sa carte rare, un Pikachu Rainbow, valorisée à plusieurs centaines de dollars, est abîmée et donc dévaluée.
Cette réaction épidermique face à un morceau de carton plié en deux peut surprendre. En réalité, elle illustre parfaitement les enjeux autour d’un jeu pour enfants qui se transforme en roulette russe pour une myriade de fans de la franchise. Dans cet univers, le refrain « Attrapez-les tous ! » du dessin animé des années 1990 vire parfois à l’obsession. Derrière ses créatures adorables, les cartes Pokémon peuvent entraîner une forme de dépendance, voire d’addiction. Aux Etats-Unis, des structures proches des Alcooliques anonymes ont vu le jour, à l’instar de l’organisation Collectors MD dédiée à ceux qui souffrent d’achat compulsif lié aux cartes.
Un shot de dopamine sous plastique
« Un booster Pokémon, c’est quelques secondes de suspense emballées dans du plastique. On est dans la récompense intermittente et imprévisible », note Laurent Karila, addictologue à l’hôpital Paul-Brousse (AP-HP). Or, celui qui présente la conférence « Sexe, drogues et rock’n’roll - Sommes-nous tous addicts ? » explique que dans le cerveau « l’anticipation de la récompense » s’avère incroyablement puissante. « Tout le rituel amplifie cette anticipation : acheter le booster, le tenir fermé, l’ouvrir lentement, retourner les cartes une par une… jusqu’à la carte potentiellement rare. »
Si les boosters Pokémon ne sont pas considérés comme des jeux d’argent, leur mécanisme reste malgré tout assez proche. Dans son émission YouTube « Financial Audit » dont les invités sont dépassés par leurs dettes, Caleb Hammer a rencontré plusieurs personnes endettées par l’achat de cartes Pokémon. L’un d’entre eux, Jeffrey, a dépensé plus de 26.000 dollars en un an. S'il réfute avoir un problème de jeu, il envisage toutefois de déménager et de changer de travail pour pouvoir s'adonner à son obsession. « Est-ce que tu connais au moins le frisson que procure l’ouverture d’un booster ? », insiste-t-il dans l'émission.
Des dettes et une collection cachée au grenier
Matthew* vit dans le Queensland en Australie. Contacté par 20 Minutes, il explique qu’il a « certainement » dépassé la barre des 10.000 dollars américains dans ce qui était « devenu une obsession » pour Pokémon. « Tout tournait autour de Pokémon : de mon passe-temps jusqu’aux objets du quotidien qui, de manière subtile, trahissaient mon goût pour la franchise », reconnait-il, sans pour autant être tombé dans le « besoin irrépressible d’ouvrir des paquets ou d’acheter des produits au point que cela perturbe [s] a vie de tous les jours ». Car certains s’endettent et tombent dans une spirale, allant parfois jusqu’à dissimuler à leurs proches l’ampleur de leur addiction.
« Le mécanisme du booster, c’est comme les loot boxes [pochettes surprises dans les jeux vidéos] ou comme un jeu à gratter. On dépense une somme fixe d’argent qui varie en fonction des jackpots possibles et ensuite on se délaisse de cet argent pour des probabilités. Cette mécanique s’apparente tout à fait à un jeu d’argent », analyse le sociologue spécialiste des jeux d’argent, Thomas Amadieu. L’un des invités de Caleb Hammer rapporte ainsi avoir menti à sa femme sur sa collection de cartes Pokémon, cachée au grenier durant deux ans.
Le mirage du jackpot sur tous vos écrans
En ouvrant un booster et en découvrant une carte rare, l’acheteur se voit submergé d’une émotion positive : c’est le jackpot - et il a toujours un goût de reviens-y. A l’inverse, « si la carte n’arrive pas, un autre mécanisme apparaît : "J’ai déjà dépensé tellement d’argent que je ne peux pas m’arrêter maintenant." C’est un biais cognitif classique lié aux coûts irrécupérables », explique le Pr. Laurent Karila. Certains joueurs espèrent d’ailleurs, à travers les cartes Pokémon, « se refaire ».
Thomas Amadieu explique ainsi que dans le domaine des paris sportifs, « l’un des critères de diagnostic est justement cette volonté de continuer à jouer pour essayer de compenser ses pertes, l’espoir d’un gros jackpot qui pourrait résoudre tous les problèmes. » Avec leurs montants qui peuvent atteindre des sommes démentielles, les cartes Pokémon sont parfois présentées comme des « investissements ». La carte la plus chère au monde a été vendue aux enchères pour 16.49 millions de dollars. D’autres cartes valent des centaines de milliers de dollars, comme celle d’un Dracaufeu de 1re Edition.
La frénésie se retrouve aussi sur les réseaux sociaux où le déballage de cartes Pokémon (ou « unboxing ») se popularise comme un genre à part entière. « Cette mise en scène, on la retrouve dans d’autres formes de jeux d’argent, où l’on se filme en train de jouer et de découvrir un jackpot pour capturer des émotions fortes et s’imaginer en train de gagner », explique Thomas Amadieu qui la compare à la pratique des bars-tabacs qui affichent les gros gains en donnant le faux sentiment qu’ils sont fréquents. Les grands gagnants sont pourtant aussi rares qu’une capture de Mewtwo.
La Team Rocket IRL
Avec ses sommes pharaoniques, le business des cartes Pokémon attire aussi des comportements rappelant ceux de la Team Rocket. Matthew s’émeut de ces joueurs qui arnaquent des enfants, leur achetant pour une bouchée de pain des cartes pourtant rarissimes. Plus grave encore, des collectionneurs tombent parfois dans de véritables guets-apens. En 2021, un acheteur, violemment agressé dans le Wisconsin, a dégainé son arme pour se défendre.
La brutalité de l’incident a poussé la chaîne Target à temporairement suspendre la vente de cartes Pokémon dans tous ses magasins physiques des Etats-Unis. Matthew, lui, a choisi de revendre sa collection. « J’ai décidé que l’avenir de ma fille comptait plus que de courir après ce Pikachu ou de mettre la main sur un exemplaire de Dracaufeu », explique-t-il. Et de conclure : « Au bout du compte, on achète simplement des morceaux de carton illustrés. »
Open Questions
- Quelles mesures les fabricants prendront-ils face aux dérives ?
- Le statut juridique des boosters sera-t-il réévalué ?



