À voix haute : le nouveau roman de Polina Panassenko sur les traces du passé russe
Dans son nouveau livre, l'autrice explore les silences familiaux et les traumatismes liés aux répressions staliniennes en Russie.
Quick Look
Polina Panassenko publie 'À voix haute', un roman explorant la quête mémorielle d'une jeune femme cherchant à lever le voile sur le destin de son aïeul déporté au goulag, tout en interrogeant le poids des silences dans la Russie contemporaine.
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Why It Matters
Le livre traite de la transmission intergénérationnelle des traumatismes liés aux répressions staliniennes. Il met en lumière la difficulté actuelle de commémorer les victimes du goulag en Russie.
Dans Tenir sa langue (L'Olivier, 2022), son premier roman récompensé par le prix Femina des lycéens, Polina Panassenko racontait le combat d'une jeune femme pour retrouver son prénom, francisé par l'administration pour "faciliter l'intégration". Son nouveau roman, paru le 21 août aux éditions de l'Olivier, est aussi l'histoire d'une quête, celle de l'arrière-arrière-petite-fille d'un homme déporté au goulag qui, comme des dizaines de milliers d'autres, n'en est jamais revenu. À voix haute figure dans plusieurs sélections pour listes de prix, dont celui du prix littéraire Le Monde.
Une jeune femme de 20 ans, d'origine russe, rêve de devenir actrice. Elle a grandi en France entre son père, veuf, et Nicole, une voisine, militante communiste et fumeuse de Gauloises qui a su prendre le relais. Pour réaliser son rêve, la jeune fille choisit l'Ecole du théâtre national de Moscou. Elle réussit les épreuves et s'installe à Moscou, chez son grand-père. Dans son école, le groupe répète Les Trois Sœurs de Tchekhov, avec des méthodes d'un autre âge où les professeurs, autoritaires, sont des mentors que les élèves "adorent" comme des icônes.
Dehors, des manifestations s'organisent après la réélection de Vladimir Poutine. À la maison, la jeune femme partage des moments avec son cousin Kostia, qui n'habite pas loin, et son quotidien avec son grand-père, un être délicat dont certains silences l'intriguent.
À partir de quelques bribes lâchées ici et là par le vieil homme qui fait preuve d'une discrétion maladive, la jeune femme se lance dans une enquête familiale qui va la conduire sur les traces du grand-père de son grand-père, jamais rentré du goulag. "Sur une carte, j'ai cherché Magadan, Khabarovsk, Izvestkovy. Je les ai reliés entre eux. J'ai tracé depuis Moscou une ligne. À partir de cette ligne, la sensation qu'un mort attend quelque part que je vienne le chercher ne m'a plus quittée", dit-elle.
"Victime des répressions politiques"
Avec ce nouveau roman, Polina Panassenko sonde le passé, pour mieux saisir le présent, avec les silences d'une population toujours sous l'emprise d'une histoire marquée par la terreur. "La peur se transmet de génération en génération", confirme l'héroïne. Pour recoller les morceaux d'une histoire criblée de trous, la jeune femme entame une aventure semée d'impasses et de résistances, des archives de Moscou jusqu'aux confins de la Russie orientale. Elle marche dans les pas de son aïeul, Rebizov né en 1872, arrêté et déporté en septembre 1937, mort le 5 décembre 1938, parce que Koulak (paysan), considéré pour cette seule raison comme un ennemi du peuple par le régime stalinien.
D'une plume vive et limpide, où pointe un mélange de mélancolie et d'ironie, Polina Panassenko s'intéresse une nouvelle fois aux mots, et aux noms, à ce qu'ils portent, et à ce qu'ils cachent. Cette fois, la romancière s'arrête sur ceux qu'on ne prononce pas dans une famille marquée par un drame. Un silence ici scellé par l'histoire d'un pays. La première partie du livre, consacrée au séjour de la jeune femme à l'école de théâtre moscovite, nous éclaire sur l'enracinement en Russie d'une culture patriarcale, autoritaire, avec des figures tutélaires toutes puissantes, y compris dans une institution culturelle qu'on pourrait espérer émancipée.
De son périple, l'héroïne ramène à son grand-père des mots, qu'elle peut enfin prononcer à voix haute : "victime des répressions politiques", "réhabilitation". Guère plus mais c'est déjà ça. Elle n'a rien à ajouter sur le lieu où il a été assassiné, "car aujourd'hui, à l'endroit où il y avait ce camp, il n'y a rien", ni sur ses bourreaux, parce que depuis sa mort, "personne n'a eu à répondre de l'arrestation et de la mort d'Ivan Evdokimovitch". Elle peut tout au plus lui promettre qu'une plaque avec le nom de son grand-père et son histoire sera posée sur "sa dernière adresse" celle où il vit toujours. Mais "la plaque commémorative ne doit pas faire mention de la mort", lui annonce en 2024 l'association en charge de la démarche. "Cette mémoire-là n'est pas la bienvenue. L'association Memorial a été dissoute. Le musée du Goulag a été fermé".
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